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À quoi servent ces « méga-bassines », source de tensions et de luttes ?

Entre privatisation de la ressource en eau et accaparement des terres agricoles, les « méga-bassines » cristallisent les tensions entre l’agrobusiness et l’agroécologie. Pourquoi est-ce que ces projets se multiplient en France ? À quoi servent les méga-bassines ? On vous explique.

C’est dans les champs bordant la commune de Saint-Soline (Deux-Sèvres) que se sont affrontés le dernier week-end d’octobre 2022 plusieurs milliers de manifestants et les forces de l’ordre. L’objet de la discorde concerne la construction dans ce lieu d’une bassine agricole de 16 hectares et capable de stocker 720 000 m3 d’eau. Mais plus largement, c’est l’ensemble des 16 projets de méga-bassines qui vont être construites sur le territoire qui est contesté. Ces ouvrages, permettant le stockage de 6,2 millions de m3 d’eau, sont destinés à approvisionner un peu plus d’une centaine d’exploitations agricoles dans le département. Bien trop peu pour l’opposition.

Mais pourquoi lutter contre des projets qui, à première vue, permettent d’assurer la croissance des cultures en cas de grandes sécheresses ? Les bassines sont-elles vraiment un rouage indispensable au maintien de l’agriculture française ?

Les bassines agricoles, quel intérêt ?

Les bassines, ou réserves de substitution sont d’immenses ouvrages artificiels de plusieurs hectares (10 hectares en moyenne) entourés par des remblais pouvant atteindre 8m de hauteur, d’où le nom donné à ces infrastructures par les activistes de « méga-bassines ». Creusées à même la terre et recouvertes d’une grande bâche noire, les méga-bassines permettent le stockage et le prélèvement de l’eau directement depuis une nappe phréatique.

À la différence des retenues collinaires qui récoltent l’eau de pluie par ruissèlement, les bassines nécessitent quant à elles des infrastructures plus lourdes, à savoir une pompe et un système hydraulique afin de remonter l’eau des nappes phréatiques en surface.

Le pompage se fait lors des périodes hivernales, au moment où la ressource en eau est excédentaire. En été, et lors des périodes de sécheresse, cette eau stockée en surface permet d’assurer la bonne croissance des cultures. Les bassines doivent, du moins en théorie, réduire les effets négatifs du prélèvement de l’eau lors des périodes estivales. Le pompage l’été entraînerait des pressions pour de nombreux écosystèmes dépendant des nappes phréatiques. En théorie, car le fonctionnement des bassines dépend de l’apport en eau lors des périodes hivernales. Or, cet équilibre en France est voué à changer dans les prochaines décennies.

Stocker de l’eau, mais à quel prix ?

Il est attendu que les périodes de sécheresse soient plus récurrentes et plus fortes à mesure que le réchauffement climatique s’intensifie. L’Europe devrait faire partie des régions où l’aridification sera la plus significative, en particulier sur le pourtour méditerranéen.

Et cet impact croissant du réchauffement climatique s’observe dès aujourd’hui. Un bulletin de la situation hydrogéologique publié au mois de mai du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) alertait déjà sur l’état critique des nappes phréatiques françaises en 2022 et sur de potentielles pénuries le même été. Des prévisions qui se sont révélées exactes. Les records de températures, combinés à une baisse des précipitations au printemps, périodes charnières pour le remplissage des nappes phréatiques, ont entraîné une sécheresse globale sur le territoire français. De nombreux départements ont été obligés de mettre en place des restrictions d’eau afin de prioriser les usages.

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Dans les situations de sécheresse longue, les outils de stockages de l’eau se révèlent pourtant être contre-productifs comme l’explique Florence Habets, directrice de recherche au CNRS en hydrométéorologie, dans un article publié dans le média The Conversation. L’efficacité des retenues d’eau serait en effet « limitée aux événements [de sécheresse] peu intenses ».

Les défenseurs des bassines attestent pourtant que pris au cas par cas, ces zones de stockages pourraient avoir des bénéfices significatifs. Ils s’appuient notamment sur les conclusions d’un rapport du BRGM attestant de la viabilité du projet dans les Deux-Sèvres. Mais le BRGM souligne dans un tweet que « tant que les seuils de prélèvement sont respectés en hiver, les bassines seraient favorables et cela très localement ». En d’autres termes, tant que les conditions du cycle hydrologique restent les mêmes, les bassines dans les Deux-Sèvres seront bénéfiques. Or, le réchauffement climatique va modifier la capacité des nappes phréatiques à se recharger si les hivers deviennent plus secs…

En outre, l’eau des nappes phréatiques suit un cycle naturel précis et répond à divers besoins pour les animaux, les plantes et les sols. Soustraite de son cycle, l’eau stagnante s’évapore et perd de sa qualité via le phénomène d’eutrophisation, une accumulation de nutriment dans les milieux aquatiques. Dans ce cas, l’eau pompée devient donc une perte sèche pour les agriculteurs, mais aussi pour les écosystèmes.

Les réserves de substitution sont donc considérées par beaucoup comme une réponse limitée et risquée pour gérer les pénuries, et pour l’opposition aux méga-bassines, ces ouvrages ne répondent qu’à des impératifs privés, ceux d’un système agricole de rendement.

Privatisation, accaparement et pressions

Dans une France où la culture par irrigation ne concerne que 5,8 % de la superficie agricole utilisée (SAU) et ne représente que 15 % des exploitations agricoles, les opposants à ces projets, tels que le syndicat agricole de la Confédération paysanne ou le collectif Bassines Non Merci, alertent sur cette privatisation de la ressource au profit d’un système agro-industriel, défendu notamment par les syndicats agricoles de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs (JA). Ils estiment injuste cette pression d’une minorité sur les écosystèmes et sur les autres agriculteurs qui ne bénéficient pas de l’accès aux bassines, mais subissent les effets du manque d’eau.

Si des contreparties sont prévues, notamment des projets de méga-bassines récemment autorisés par le gouvernement dans la Vienne, où les agriculteurs bénéficiaires des méga-bassines se sont engagés à réduire de 40 % leurs prélèvements en eau durant l’été, de 50 % leur usage de pesticides, ainsi qu’à restaurer 22 kilomètres de cours d’eau et 100 kilomètres de haies dans la zone, cela n’empêche pas les potentielles dérives liées à la construction de ces méga-bassines.

Cette lutte menée aux abords du village de Sainte-Soline cristallise finalement un conflit entre deux formes d’agriculture, l’une défendant une agriculture conventionnelle, intensive, industrielle et polluante, et une autre appelant à une démocratisation des techniques de l’agroécologie. La lutte contre les méga-bassines pose ainsi les questions de la surconsommation de l’eau potable, et appelle à prioriser et à justement répartir la ressource entre les acteurs dépendants.

Image par ju Irun de Pixabay

– Habets, F. Barrages et réservoirs : Leurs effets pervers en cas de sécheresses longues. The Conversation.

– Park, C.-E. et al. (2018). Keeping global warming within 1.5 °C constrains emergence of aridification. Nature Climate Change.

– Montginoul, M., & Erdlenbruch, K. (2009). Les réserves de substitution sont-elles une solution à la pénurie d’eau ? Ingénieries eau-agriculture-territoires, 59‑60, 131‑136.

Nappes d’eau souterraine au 1er mai 2022 et risques de sécheresse estivale | BRGM.

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