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Alexis Lavis : “L'imprévu”


Comment définiriez-vous l’imprévu pour notre époque. 
 
Tout dépend évidemment de ce qu’on appelle « notre époque » ! Il y a en effet bien des choses qui caractérisent notre temps, notamment des choses qui remontent à un passé fort reculé et qui n’est pas véritablement passé pour nous, mais toujours d’actualité. S’il fallait répondre rapidement, nous pourrions dire que l’un des traits contemporain et remarquable de l’imprévu est l’imprévoyance. Autrement dit, le fait de considérer l’imprévu comme résultant d’une erreur humaine. L’imprévu n’est plus tant ce qui arrive malgré nos efforts de prévision, mais ce qui se produit à cause de nos négligences : manque d’attention, de scrupules, de moyens techniques, d’organisation, de ressources… Nous sommes dans le règne de la subjectivité absolue, où ce qui ne dépend pas de nous n’en dépend pas « à cause de nous » ! 
 
 Les progrès techniques n’ont-ils pas paradoxalement « une charge » d’imprévisibilité très forte ?
 
En effet ! Dans l’absolu, l’imprévu ne saurait être conjuré par la prévision, car ce n’est que pour l’être qui a la capacité de prévoir que se pose le problème de l’imprévu. Un cactus n’y est que peu soumis ! L’accident et l’imprévu ne sont pas la même chose. Le second ne survient que dans l’horizon d’un regard porté vers l’avenir. Il suppose une conscience du temps et l’ensemble des moyens permettant de l’objectiver. En conséquence, si l’augmentation de la puissance de calcul permet bien d’améliorer la pertinence des prévisions, elle n’annule pas pour autant la possibilité de survenue de l’imprévu. Au contraire, elle déploie son champ d’occurrences. Plus vous ouvrez le champ du visible plus vous déployer aussi celui de l’invisible. À cette position de principe, il faut aussi ajouter une réserve de fait. Les progrès dans les techniques prévisionnelles vont de pair avec un progrès dans la complexité. Avec la grande précision va aussi une certaine fragilité, une plus grande sensibilité à l’aléa. La négligence d’une toute petite variable et c’est tout le calcul qui tombe à l’eau.
 
 L’imprévu n’est-il pas finalement, comme vous le décrivez, une chance, si on le considère comme une ressource ?
 
En vérité, l’imprévu est toujours de l’ordre de la chance au sens où cette dernière participe de ce qu’il n’est pas en notre pouvoir de produire ou de maitriser. L’imprévu est donc par définition toujours une chance. Quelque chose s’ouvre ou s’effondre, sachant qu’un effondrement est encore une forme d’ouverture, quelque peu vertigineuse. En revanche, l’imprévu ne saurait être une ressource. Il n’y a rien à y puiser!  C’est nous qui, en un sens, sommes la ressource de l’imprévu. C’est en nous que l’imprévu demande de puiser. 
 
Que nous enseignent les philosophes sur ces principes ? 
 
Votre question est un peu trop abstraite. Quels principes ? Les philosophes, ça fait beaucoup de monde. Philosophiquement, l’imprévu engage conjointement les problèmes du temps et de la connaissance. La grande question pouvant être: « l’avenir est-il un véritable objet de connaissance ? » N’est-il pas plutôt l’objet d’une crainte ou d’une attente ? Nous ne connaissons après tout que ce qui a été. Seul ce qui a été peut être un objet de savoir. Même le présent est problématique en terme cognitif. Il se constate, mais un constat n’est pas encore une véritable connaissance. 

Après, il y a aussi toute une éthique possible face à l’imprévu, ou plus généralement à tout ce qui ne dépend pas de nous. C’est la grande marotte des stoïciens. Je trouve pour ma part un peu oiseuse cette partition que l’on fait entre ce qui dépend et ne dépend pas de nous. En effet, l’imprévu, même s’il manifeste dans nos vies une certaine impuissance, dépend néanmoins entièrement de nous. C’est bien nous qu’il désarçonne, nous qui cherchons à prévoir. Ne faudrait-il alors plus rien prévoir ? Bien sûr que non. Se projeter dans l’avenir est une disposition fondamentale de l’être humain et qui, sans elle, serait donc moins humain. Point d’amputation ! Nous ne sommes pas des grenouilles.

Ce qui est en revanche intéressant, c’est justement de faire attention philosophiquement à notre rapport à l’avenir. Ni pour ni contre, ne pas immédiatement chercher à tout régler; juste regarder, voir, penser , apprécier comment ce temps qui nous attend autant que nous l’attendons nous constitue, nous ouvre à l’existence, nous apprend à bien exister, c’est-à-dire à nous tenir d’une certaine manière face à cet Ouvert qui nous fait toujours face. Or sur ce point, l’apport des philosophies d’Extrême-Orient (Inde comprise) est important et ne doit pas être négligé.


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