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Amputés, ils font de leur prothèse un accessoire de mode

Derrière la vitrine, des jambes colorées sont exposées comme le seraient des chaussures, entre deux prothèses de bras et un corset. Jaune, rouge, verte, à fleurs, à carreaux, rayée, assortie à des baskets, ornée d’une inscription ou passe-partout… Il y en a pour tous les goûts ! Nous sommes à Roubaix (Nord), dans l’atelier de U-Exist, petite entreprise qui personnalise les prothèses de personnes amputées ou nées handicapées. U-Exist ne les fabrique pas directement : elle se contente de dessiner et d’imprimer les motifs pour les orthoprothésistes.

Oubliez le faux bras couleur chair, ou les jambes en plastique recouvertes d’une mousse rosâtre. On peut désormais choisir sa prothèse comme un accessoire de mode. Des roses grises ornent celle de Victoire Lamand, 17 ans. « L’été, ça va avec tout », assure la jeune fille, qui en ce jour de printemps porte un short blanc. Victoire a été amputée d’une jambe à l’âge de 5 ans, après un cancer. Jusqu’à Noël 2019, elle refusait de se rendre au lycée en montrant sa fausse jambe recouverte d’une mousse couleur chair, qu’elle dissimulait sous ses pantalons.

« La peur du regard des autres », explique-t-elle. « Il y a quelque temps, son orthoprothésiste lui a dit qu’il y en avait marre de ses prothèses de grand-mère‘. Et elle lui a parlé de U-Exist“, raconte sa maman. Maintenant, Victoire coupe tous ses pantalons », sourit-elle. « Même si j’aimerais bien voir ce que ça fait d’avoir deux jambes durant un instant, je ne voudrais pas abandonner ma prothèse, abonde la jeune fille. Ça fait un style ! »

Retrouvez ce reportage dans WE DEMAIN n°31 (paru en novembre 2020). Un numéro toujours disponible sur notre boutique en ligne

Personnalisation des prothèses

Aurélie Warlop, 39 ans, en avait assez de sa prothèse de bras couleur chair. Cette adepte de crossfit en a maintenant une bien plus fantaisiste. Crédit : Mathieu Cugnot/Divergence

Donner du style à ce qui est souvent caché. Voilà le crédo de Simon Colin, 35 ans, orthoprothésiste de formation et cofondateur de U-Exist avec la styliste Amandine Labbé, en 2014. Dès ses études, il ne peut se résoudre à voir des femmes « fondre en larmes en voyant leur prothèse ». Ou un enfant qui ne veut pas porter la sienne « parce qu’il en a peur ». Son sujet de mémoire en 2008 ? « L’impact de la personnalisation d’un appareillage orthopédique sur la psychologie du patient. ». « Ce n’était pas qu’un mémoire, c’était un projet de vie », rectifie-t-il aujourd’hui.

À la sortie de son école, Simon planche sur la personnalisation et l’embellissement des prothèses, « parce que tout objet mérite son design ». Selon lui, les prothèses ne doivent pas tenter d’imiter les membres qu’elles remplacent. « C’est quasi impossible d’avoir une teinte identique à sa couleur de peau, ce qui rend le résultat vraiment moche. Et je pense qu’il est difficile de faire le deuil de son membre en essayant de le remplacer par un appareil qui tente en vain de lui ressembler. »

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Peinture, sérigraphie, ­impression…

Alors le jeune homme s’entoure d’artistes et expérimente différentes techniques : peinture, sérigraphie, ­impression… Il expose les jambes et bras qu’il crée dans de petites galeries, des bars ou à l’université. « Pour sensibiliser le grand public au handicap, et le démystifier. » Oscar Pistorius n’a alors pas encore fait la une des journaux. Ce n’est qu’en 2012 qu’il deviendra le premier athlète amputé à participer à une course olympique parmi les valides. Et il faudra attendre 2014 pour que Karen Crespo, jeune femme amputée de quatre membres, soit appelée à défiler avec ses prothèses à la fashion week de New York.

Denis Fournier, 49 ans, est appareillé depuis trente ans. Lorsqu’il se met en short, ce sportif enfile un tissu en lycra par-dessus sa jambe artificielle. Il en a trois modèles, tous conçus par U-Exist. Crédit : Mathieu Cugnot/Divergence

« Maintenant, on assume davantage », se réjouit Denis Fournier, 49 ans, dont plus de trente appareillé. Comme il continue malgré tout à essuyer des regards insistants, il a préféré donner « un côté fun » à sa prothèse. Lorsqu’il se met en short, il enfile un tissu en lycra par-dessus sa jambe artificielle. Il en a acheté trois modèles, tous conçus par U-Exist. « Il faudrait que j’en commande d’autres, pour les assortir à mes nouveaux shorts. »

Des années de souffrance

David Barnabé, 51 ans, est gendarme. Amputé après des années de souffrance dues à un accident, il a fait faire une prothèse de jambe colorée, recouverte de dessins réalisés par sa compagne. Crédit : Mathieu Cugnot/Divergence

Le catalogue de U-Exist compte plus de 260 motifs, classés en différentes collections : nature, jeunesse, robotique… La directrice artistique, Amandine Labbé, se nourrit des tendances de la mode et des demandes des patients, qui peuvent même commander un design sur mesure. C’est ce qu’a fait David Barnabé, il y a un an. Amputé après des années de souffrance dues à un ­accident, ce gendarme de 51 ans arbore fièrement sa nouvelle jambe colorée, recouverte de dessins réalisés par sa compagne. On y distingue un phénix, « qui renait de ses cendres », des menottes qui rappellent son métier, les chiffres des mois de naissance de ses enfants, mais aussi des dés, un lion, une balance… « Je ne voulais pas avoir la même prothèse que tout le monde, explique-t-il. Elle fait partie de moi, je veux qu’elle soit unique. »

Qu’ils soient choisis sur catalogue ou dessinés sur mesure, les motifs conçus par U-Exist sont imprimés sur des tissus ou papiers spécifiques avant d’être envoyés aux orthoprothésistes. À eux de les intégrer ensuite aux prothèses, grâce à un procédé de sublimation : une résine viendra par exemple figer le tissu sur l’appareil, ou un papier transfert décorer une orthèse, à la manière d’une décalcomanie. Simon sélectionne les meilleurs textiles, encres, et conseille d’anciens confrères devenus ses clients. « Mon ancien métier est un atout, au moins je ne leur parle pas chinois. »

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Une prothèse « comme un pantalon haut de gamme »

Le prix que la société facture aux orthoprothésistes varie entre une dizaine et une quarantaine d’euros pour un motif choisi sur catalogue, et 250 euros pour un dessin réalisé par ses soins. Si le patient apporte lui-même son motif, comme l’a fait David Barnabé, le service coutera entre 50 et 150 euros. Un cout que les orthoprothésistes choisissent souvent de ne pas répercuter sur leurs patients. Pour David Barnabé, qui a sorti 130 euros de sa poche, c’est « comme se payer un pantalon haut de gamme ». Un pantalon qu’il pourra d’ailleurs renouveler puisque son dessin peut être réimprimé sur sa prochaine prothèse, pour le prix d’un motif de base. « Le motif lui appartient à vie, détaille Simon Colin. Nous ne l’utiliserons pas pour d’autres patients. »

C’est une réalité, le matériel orthopédique devient un luxe dès qu’il s’éloigne des standards de l’Assurance maladie. Les prothèses, qui valent plusieurs milliers d’euros, sont a priori intégralement remboursées. Mais quand il s’agit de leur ajouter une option, les personnes demandeuses doivent débourser des sommes importantes : le pied de Victoire, par exemple, a couté 2 500 euros. Et l’esthétique des prothèses de base laisse à désirer : Aurélie Warlop, 39 ans, en avait assez de son bras couleur chair remboursé par la Sécu, qui « devient noir au bout de quelques semaines, car se salit »… Cette adepte de crossfit est maintenant l’heureuse propriétaire d’une prothèse rose et bleue sortie du catalogue de U-Exist.

Accessibilité pour les personnes handicapées

L’accessibilité de ses créations demeure le combat de l’entreprise. « Je préfère proposer un produit moins cher en passant par les orthoprothésistes, qui pourront l’intégrer dans le processus de fabrication de la prothèse, plutôt que de vendre un produit fini plus cher directement aux patients, et que cela soit réservé à une élite », assume Simon Colin. Cette démarche différencie U-Exist de ses rares concurrents, qui s’adressent la plupart du temps aux usagers, à des tarifs beaucoup plus élevés et avec une gamme réduite d’appareillages et de motifs.

Récente, la pratique de la personnalisation est encore loin d’être systématique. « Certains orthoprothésistes nous disent qu’ils n’ont pas de demande de prothèses personnalisées, raconte Simon Colin. C’est parce qu’il y a encore peu d’offre ! » Mais le trentenaire remarque un réel intérêt pour son travail, notamment de la part des plus jeunes orthoprothésistes. U-Exist collabore désormais avec quelque 200 professionnels à travers la France, ainsi qu’avec un distributeur au Benelux, et d’autres en Italie, en Australie, en Allemagne, aux États-Unis ou encore au Japon. L’avenir est à l’affirmation des différences.

Victoire Lamand, 17 ans, a été amputée d’une jambe à l’âge de 5 ans, après un cancer. Jusqu’à Noël 2019, elle refusait de se rendre au lycée en montrant sa fausse jambe. Crédit : Mathieu Cugnot/Divergence

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