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[Articles] Ecogestes : une charge mentale supplémentaire ?

Les femmes se mobilisent volontiers, et de façon souvent efficace, dans les luttes écologiques. Le mouvement zéro déchet, qu’elles portent, en est un bon exemple. Mais le risque de trop-plein est réel pour les femmes, qui accomplissent toujours deux fois plus de tâches domestiques que les hommes.

Il y a quatre ans, la famille de Laure a décidé de réduire ses déchets. Les deux enfants de la maison, âgées de 9 et 11 ans, sont alors très motivées, séduites par l’idée de peser moins lourd sur l’environnement. Mais cuisiner chaque semaine ses goûters, c’est finalement un peu fatigant, et la tâche revient souvent à leur maman. « Je me suis mise à faire le pain, les yaourts, les crèmes dessert, le riz au lait, etc. », décrit Laure, qui a pris l’habitude d’acheter en vrac pour éviter les emballages, et a ainsi allongé son temps passé à faire les courses.

« La réparti­tion des tâches était déjà très déséquilibrée chez nous puisque mon mari travaille plus que moi, mais passer au zéro déchet a vraiment accentué le déséquilibre. Quand il allait faire les courses, il fallait que je pense à lui préparer les contenants pour qu’il ne ramène pas trop d’emballages. J’ai obtenu qu’il fabrique la lessive, mais c’est vrai­ment moi qui portait ce projet de zéro déchet. » « C’est ma compagne qui m’a proposé de réfléchir à la réduction de nos déchets, explique de son côté Gaspard. Même si nous partageons ce projet, c’est à elle qu’est revenue la charge mentale de ce changement de quotidien. »

Zéro déchet : nouvelle injonction…

« Le zéro déchet est porté en grande majorité par des femmes, remarque Marjolaine Solaro, blo­gueuse et autrice de La Vie zéro déchet dessinée. C’est logique puisqu’il s’attaque d’abord aux habi­tudes de la vie quotidienne et qu’en France, on reste sur une répartition du travail quotidien très déséquilibrée [deux heures pour les hommes et près de trois heures et demie pour les femmes, selon l’Insee]. Il y a donc un vrai risque de charge mentale supplémentaire. » Penser – seule – à minimiser les emballages, cuisiner des produits frais et retourner le compost en plus de gérer les devoirs, le ménage et les allers­ retours chez le médecin… cela épuise, effectivement.

« Organiser la vie de famille pour réduire les déchets, cela me privait de temps pour moi et finalement tout le monde s’en moquait », se sou­vient Laure. « Il y a aussi la pression des réseaux sociaux sur lesquels des femmes postent des pho­tos d’intérieurs impeccables emplis de bocaux en verre immaculés », ajoute Marjolaine Solaro. « Si ce projet ne doit être porté que par les femmes – ce que nous déconseillons – nous insistons pour qu’elles ne se sentent pas coupables de ne pas y arriver, ajoute Hélène de Vestel, présidente du collectif Edeni, organisme de formation qui propose des accompagnements vers des modes de vie zéro déchet et qui compte 70 % de femmes parmi son public. Les écogestes ne doivent pas être une nouvelle injonction sexiste. »

… Ou occasion de réinventer le quotidien ?

Pour ne pas passer (encore) plus de temps qu’avant dans sa cuisine, il faut avant tout sortir du non­-dit. « Le milieu écolo procède d’une même répartition discriminatoire du travail domestique que le reste de la société, souligne Hélène de Vestel. Si l’on n’a pas cela en tête, et qu’on laisse le sujet comme un impensé, les écogestes suivent la même répartition. » Edeni insiste sur ce point auprès des hommes et femmes croisé·es dans ses formations. « Nous incitons les couples à venir à deux, poursuit Hélène de Vestel. Ou chacun leur tour, s’ils préfèrent. Mais c’est important qu’ils aient le même niveau d’information, avant de se lancer. Idem si les gens sont en colocation. »

Pour Marjolaine Solaro, opter pour un mode de vie plus écolo peut être « une bonne occasion » de faire le point sur la répartition du travail domestique : qui fait la cuisine ? Qui s’occupe de la lessive et du ménage ? Qui fait les courses ? « C’est important de faire participer les enfants dès qu’ils sont petits. Ils vont finir par devenir autonomes et pourront être un vrai appui pour les parents », suggère­-t-­elle.

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Maxime, Diane et leurs deux enfants sont une famille « presque zero déchet ». Les tâches ménagères sont partagées entre les deux parents, et sont bien souvent l’occasion de faire des activités avec Simon, leur fils aîné. Diane confectionne un déodorant à partir d’alcool et d’huiles essentielles. Utiliser un vieux reste de Vodka la fait rire. ©Jérômine Derigny, collectif Argos

« Il faut en profiter pour faire des choses ensemble, poursuit Marjolaine Solaro. Chacun·e peut débriefer sa journée en préparant à manger. Si l’on vit seul·e, on peut passer un coup de fil, écouter un podcast, inviter un·e ami·e. Il faut vraiment aller vers quelque chose de bénéfique et positif pour tout le monde. » Hélène de Vestel approuve : « Si l’on fait ce choix, il faut que ce soit pour de bonnes raisons ; être convaincu que c’est meilleur pour nous et ne pas le faire pour des raisons sacrifi­cielles. Cela doit être libérateur, et non une nouvelle injonction à la perfection. » « Chez nous, cela s’est fait petit à petit, ce qui a permis à chacun·e de ne pas se sentir débordé·e, ou dépassé·e, rapporte Gaspard. Nous ne partons plus faire les courses sans bocaux ni sacs en tissu. Évidemment, cela suppose une certaine organisation. On ne fait plus les courses à la dernière minute. »

La valeur du care

« Je vois cela comme une réappropriation du temps, reprend Marjolaine Solaro. Au lieu de passer quatre heures sur son téléphone à chercher ce que l’on va pouvoir acheter en ligne, et d’être captif de la société de consommation, on décide de faire à manger en famille, ou avec des ami·es. » L’autrice pense par ailleurs que le zéro déchet peut avoir des effets bénéfiques pour les couples : « C’est l’occasion de recréer du lien. Pour que cela fonctionne, il faut travailler en équipe, être solidaires et prendre des décisions ensemble. » « Nous avons acquis de nouveaux réflexes qui font maintenant partie de notre quotidien, se félicite Gaspard. Après, nous restons sur une répartition des tâches très genrée : je m’occupe du compost, ma compagne fabrique les produits d’entretien. »

Hélène de Vestel renchérit : « On incite toujours les hommes à venir à nos formations, pour leur permettre de se rendre compte que c’est agréable de prendre soin de soi et des autres. » Redonner de la valeur au care (c’est-­à­-dire au soin porté aux autres, mais aussi à la planète), que la société méprise trop souvent, est l’une des dimensions importantes de l’écoféminisme. Et quand les hommes prennent leur part, ils participent à cette revalorisation.

POUR ALLER PLUS LOIN

• Marjolaine Solaro et Lise Desportes, La Vie zéro déchet dessinée, First, 2020
www.edeni.fr
• Charlotte Bienaimé, « Un podcast à soi », ARTE Radio, n° 21 et 22 dédiés à l’écoféminisme

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