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[Articles] L'apiculture, un élevage intensif comme un autre ?

Quoi de plus naturel qu’une abeille butinant une fleur ? Derrière cette image idyllique se cachent des pratiques qui le sont moins : usage de pesticides, sélections génétiques en cascade, voire maltraitances. Si les abeilles vont mal, c’est aussi (parfois) à cause de l’apiculture.

Quand on pense à l’effondrement des abeilles, on se désole des pulvérisations de pesticides dans les champs, on regrette que la biodiversité se soit tant appauvrie et on redoute le réchauffement climatique qui aggrave la situation. Bien réelles, ces menaces en cachent une autre, insoupçonnée : les pratiques apicoles elles-mêmes.

Le vétérinaire spécialisé Gilles Grosmond cite le point « déterminant » de la manipulation génétique, avec des rachats de reines « plus performantes » venues du monde entier : « En même temps qu’ils ont importé des reines, les apiculteurs ont importé des virus, beaucoup de virus, car les abeilles sont les seuls animaux d’élevage que l’on ne contrôle pas aux frontières. » Le résultat de ces échanges mondiaux non maîtrisés est réellement problématique. 

Changement climatique et disettes

« Dans les années 1950, retrace Gilles Grosmond, on avait une ou deux ruches par ferme, avec des colonies d’abeilles noires, sédentaires, sur lesquelles on trouvait une à deux souches de virus. Les abeilles avaient appris à vivre avec et à y résister. Aujourd’hui, chaque colonie est infectée par cinq ou six virus. » Tout cela s’est fait si rapidement que les insectes n’ont pas eu le temps de s’adapter. « En 2014, lors de mes premiers travaux, on identifiait moins de vingt virus, cite Anne Dalmon, chercheuse à l’Inrae, spécialiste des virus de l’abeille. Aujourd’hui, on est à plus de cent virus, dont une dizaine vraiment pathogènes. » Le varroa, acarien parasite arrivé au gré des échanges mondiaux, joue un rôle clé dans cette dissémination des virus. Il reste « la voie majeure de transmission », remarque Anne Dalmon, et peut avoir un effet démultiplicateur des virus. 

Les butineuses domestiques sont d’autant plus vulnérables qu’elles font face à la raréfaction de leurs ressources alimentaires. « Les disettes, provoquées par les changements climatiques, en affaiblissant les abeilles, pourraient favoriser indirectement la prolifération des virus », note Anne Dalmon. « Quand on a débuté, en 1986, on faisait 15 à 20 kilos de miel par ruche en zone de montagne. Là, on ne fait plus rien du tout, illustre Gilles Deshors, qui pratique l’apiculture bio depuis plus de trente ans. Nous ne savons pas exactement pourquoi. C’est peut-être à cause de la sécheresse, avec des fleurs qui, du coup, ne font plus de nectar. » Il évoque aussi les coups de gel qui sévissent juste après de grosses chaleurs, mettant à mal les fleurs qui avaient éclos, celles des acacias notamment, dont les abeilles sont friandes. 

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© Le Cil vert

Transhumances et concurrences

Pour Bernard Bertrand, apiculteur et fondateur de la revue Abeilles en liberté, les virus s’échangent d’autant plus facilement que les ruchers grossissent, provoquant des rassemblements d’insectes sur des espaces réduits, et qu’ils sont baladés à travers la France, voire l’Europe, pour suivre les floraisons : « Après la Seconde Guerre mondiale, l’élevage des abeilles s’est industrialisé, les transhumances se sont systématisées, facilitées par la généralisation des véhicules à moteur. » Aujourd’hui, 40 % de la production française de miel est produite en transhumance. Et plus les élevages sont gros, plus ils transhument. Seulement 4,3 % des apiculteurs ayant moins de 50 ruches déplacent leurs ruches sur de longues distances contre 67 % de ceux ayant plus de 400 ruches (et 45 % de ceux ayant entre 150 et 399 ruches). 

En même temps qu’elle favorise la transmission des maladies, la concentration de colonies dans des grands ruchers condamne certains butineurs – notamment les abeilles solitaires – à la famine, car il y a alors une forte concurrence sur les ressources alimentaires. L’installation de ruches sur les toits de Paris a entraîné une chute du nombre d’abeilles solitaires dans la capitale. Sceptique sur cette notion de famine, Gilles Deshors admet que la multiplication de colonies dans un même périmètre peut poser problème : « Il y a de plus en plus d’apiculteurs. Nous étions 500 en 1989, nous sommes 3 600 aujourd’hui, constate-t-il. Si l’on ajoute cela au changement climatique, avec de grandes zones qui ne miellent plus, on a de vrais risques de concurrence sur les aires de butinage. » 

Trop de sucre pour nourrir les abeilles ?

D’aucuns – apiculteurs non professionnels – reprochent aux producteurs de miel d’accroître sans cesse la taille des ruches, obligeant les abeilles à augmenter les volumes produits, et les poussant au-delà de leurs forces. Une abeille pèse 100 milligrammes et elle transporte dans son jabot 40 milligrammes de nectar, à partir duquel elle fabrique le miel. « C’est réellement une sportive de haut niveau, souligne Gilles Grosmond. Elle a besoin de se nourrir abondamment. »

En l’absence de miel, prélevé pour être vendu, les abeilles sont nourries… au sucre. C’est particulièrement vrai en hiver, quand les abeilles ne sortent pas de leur ruche, se nourrissant normalement des réserves de miel produites au cours du printemps et de l’été précédents. Mais le nourrissement au sirop de sucre (de canne, de blé ou de maïs, non bio) peut se poursuivre à l’amorce du printemps, et contribuer à l’affaiblissement des abeilles. « Le sucre provoque un déséquilibre au niveau de la flore intestinale. Or, le microbiote intestinal est le point de départ du système immunitaire », remarque Gilles Grosmond. « Les observations en laboratoire mettent en évidence que les abeilles nourries au sucre ont une charge virale supérieure », ajoute Anne Dalmon. 

Pesticides dans les champs et dans les ruches

Interdits, puis réautorisés sous dérogation pour certaines cultures, les néonicotinoïdes jouent un rôle non négligeable dans l’affaiblissement des abeilles. Ils leur font perdre leurs repères, les empêchant de retrouver leur ruche, mais ont aussi d’autres effets : « L’exposition aux pesticides néonicotinoïdes déprime le système immunitaire, même à des doses très faibles », décrit Anne Dalmon. Des études sont actuellement menées pour savoir si les pesticides de synthèse utilisés en apiculture conventionnelle participent aussi à cette baisse des défenses immunitaires. 

Principalement utilisés pour lutter contre le varroa, les pesticides apicoles posent d’ores et déjà d’autres problèmes : solubles dans les cires, où ils s’accumulent, ils entraînent une chute de la fécondité des abeilles mâles (ou faux-bourdons). Pourquoi ? « Les pesticides sont particulièrement mauvais pour les cellules en construction, explique Gilles Grosmond. Or, le faux-bourdon fait sa spermatogenèse dans la semaine qui précède son éclosion, au moment où il est en contact avec les cires. Résultat : de plus en plus de mâles sont stériles, ou ont des spermatozoïdes faibles, avec une durée de vie très courte. » De nombreux apiculteurs se posent des questions concernant l’usage des pesticides, et autres pratiques. Un peu pris au piège, comme les agriculteurs conventionnels, certains choisissent de se convertir au bio. 

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© Le Cil vert

Vers une apiculture plus douce ?

Suivi par environ neuf cents apiculteurs en France, le cahier des charges AB impose une aire de butinage avec des cultures produites selon les règles de l’agriculture bio, une flore spontanée ou des cultures traitées grâce à des méthodes respectueuses de l’environnement. Il interdit l’utilisation de pesticides de synthèse et invite à laisser des réserves de miel et de pollen dans la ruche. Par contre, il autorise le nourrissage, sous certaines conditions, avec du miel, du sucre ou du sirop de sucre bio. « On nourrit le moins possible, explique Gilles Deshors. Le sucre bio, c’est trois fois plus cher qu’en conventionnel. C’est vraiment quand on est obligés. » Autre pratique prohibée : le clippage des reines, ou écourtage d’une partie de leurs ailes, qui vise notamment à les empêcher d’essaimer ; dans la nature, la jeune reine sort avec tout son essaim pour s’accoupler avec dix à quarante mâles différents, et disposer ainsi d’une réserve de sperme pour féconder ses œufs. 

En biodynamie, « la taille du cheptel doit être adaptée aux ressources (nectar, pollen, eau) dans un rayon de trois kilomètres s’échelonnant du printemps à l’automne », détaille Denis Bettend, qui isole ses ruches pour permettre à ses abeilles d’économiser leur énergie. Par ailleurs, il est interdit d’utiliser une grille à reine (obligeant celle-ci à rester dans le corps de la ruche au moment de la récolte) et de sélectionner les reines. Seulement une dizaine d’apiculteurs sont certifiés Demeter en France, mais les demandes augmentent. Par ailleurs, de plus en plus de personnes souhaitent protéger les abeilles et leur offrir un abri, sans forcément récolter leur miel. 

« Pour aider les abeilles à mieux se porter, on peut soutenir la biodiversité, en plantant de quoi les nourrir », propose Gilles Grosmond. Saules, châtaigniers, merisiers, érables, tilleuls, pommiers, pruniers, acacias ou – plus exotique – Sophora japonica et Tetradium daniellii (surnommé « arbre à miel ») : tous ces arbres offriront aux abeilles de quoi butiner des premiers jours du printemps à la fin de l’automne, tout en se constituant un solide système immunitaire, condition essentielle à leur survie.


L’apiculture française en chiffres :

62 000 apiculteurs en France, dont 3 600 professionnels, 900 labellisés AB ou en cours de labellisation.

21 000 tonnes de miel produites en 2019. Couvre la moitié de la consommation française, le reste est importé.

18 kilos de rendement moyen de miel en bio. Rendement presque similaire à celui du conventionnel (18,7 kilos).

-Plus de 75% du miel est produit en France par de gros, voire très gros, apiculteurs.

14% de la production est faite selon le cahier des charges de l’AB, et la demande ne cesse d’augmenter.


Pour aller plus loin :

https://www.abeillesenliberte.fr/

Article à retrouver dans notre K57, « Vivre avec la forêt ».



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