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[Articles] Le chanvre : un trésor agricole encore limité ?

« Petit labour, décompacteur, tracteur, des semis et zou. On n’y touche plus jusqu’au mois de septembre.» Pour Geoffrey Broussouloux, la culture du chanvre industriel, c’est simple comme bonjour. À la suite du départ en retraite de son père, il y a cinq ans, cet ancien cuisinier a troqué son tablier contre des bottes en caoutchouc pour reprendre la ferme familiale, nichée sur le plateau de Millevaches, en Corrèze. À la recherche d’un projet d’installation, ce trentenaire découvre le chanvre et tombe sous le charme.

Pas besoin de produits phytosanitaires pour pousser, pas besoin non plus d’irriguer, puits de carbone, etc. Le chanvre est écologique par essence. Bio ou pas bio, c’est du pareil au même. Et pour cause, il étouffe naturellement les mauvaises herbes et sa forte odeur éloigne les insectes. Son système racinien permet quant à lui de puiser l’eau en profondeur. Autre avantage de cette plante « magique » aux feuilles allongées : elle nourrit le sol pour les cultures qui la succèdent, soit entre 8 % et 10 % de rendement en plus pour les heureuses élues ! C’est ce qui a séduit Geoffrey Broussouloux, qui mettra de l’épeautre cette année après la récolte de ses 12 hectares de chanvre, afin de nourrir ses vaches limousines.

Ce jeune agriculteur gère la ferme avec sa mère et son frère. Chez eux, le chanvre est partout. Jusque dans les murs. Deux cloisons de la maison ont récemment été isolées avec de la laine de chanvre. Dans la cuisine, il étale sur la table avec fierté ses productions : des graines qui seront vendues en alimentation, et du paillis, réputé en maraîchage pour limiter l’arrosage et le gel. « J’en ai balancé sous un pommier. J’ai gagné deux mois sur la floraison », se félicite le cultivateur. Le paillis est composé de chènevotte, le bois que l’on retrouve dans la tige du chanvre. La fibre, qui entoure la chènevotte, est exploitée pour l’isolation, le plastique ou encore le textile. « On a l’habitude de dire que le chanvre est l’équivalent pour le monde végétal du cochon pour le monde animal. Tout est bon dans le chanvre », assure Nathalie Fichaux, directrice d’InterChanvre, une interprofession réunissant producteurs et transformateurs du chanvre en France.

Écologique et économique, cette plante a donc tout pour plaire. Certains l’ont compris. Les surfaces agricoles dédiées au chanvre ont été multipliées par cinq en trente ans dans l’Hexagone, passant de 4000 hectares en 1990 à 20 000 hectares en 2021. En plus d’être le premier producteur d’Europe, le pays fournit 80 % des semences à ses voisins du continent avec la coopérative Hemp it, seul semencier du territoire français.

Les cultivateurs de chanvre ont tout de même leur bête noire : la récolte. Lorsque nous visitons les champs de Geoffrey Broussouloux en juin, un mois après les semis, les pieds de chanvre ne dépassent pas 50 centimètres. La vue sur le plateau de Millevaches est bien dégagée. Pourtant, quand l’été touchera à sa fin, ces petites plantes au sol entre lesquelles nous nous faufilons atteindront plusieurs mètres. Lors de leur première récolte, elles sont ainsi montées jusqu’à 4 mètres de hauteur. Ne possédant pas de batteuse pour récupérer les graines, la famille avait fait appel à un entrepreneur. Geoffrey Broussouloux se souvient : « Il était devenu fou! Il nous a fait comprendre qu’il ne reviendrait pas l’année suivante. » L’homme avait eu de la casse. L’agriculteur a donc investi dans sa propre machine, qu’il a achetée d’occasion à 40000 euros, puis remaniée pour l’adapter au chanvre. Un investissement financier qui peut refroidir certains cultivateurs.

De même, la transformation de cette plante (le défibrage et le séchage des graines) nécessite un outil industriel imposant. Aujourd’hui, une grande partie de la production française est transformée dans les chanvrières. On en compte seulement cinq dans l’Hexagone. Les agriculteurs sous contrat avec ces transformateurs doivent cultiver à moins de 150 kilomètres de ces usines, pour des raisons à la fois économiques et écologiques. Selon InterChanvre, ces difficultés de récolte et de transformation expliquent que la culture de chanvre représente aujourd’hui en France uniquement 0,06 % des surfaces agricoles utiles.

L’union fait la force

Loin des chanvrières, des associations d’agriculteurs ont fleuri en région pour mettre en commun des outils de transformation coûteux et gagner en autonomie. Geoffrey Broussouloux est président de Lo Sanabao – « chanvrière » en patois –, une association du Limousin qui réunit dix-neuf cultivateurs. Le but : transformer les plantes à la ferme et faire de la vente directe pour garder un maximum de valeur ajoutée pour les producteurs. Ces derniers projettent, d’ici 2022 ou 2023, de partager entre eux une unité de défibrage. Ils réalisent déjà des commandes groupées de semences et mutualisent certains transports de graines et de paille. Sur leur site, ouvert en 2021, une carte recense tous les producteurs et permet aux usagers de trouver du chanvre au plus près de chez soi. Graines, huile, laine… Il y en a pour tous les goûts.
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Le paillis de chanvre de Geoffrey Broussouloux.©A.B

Un petit nouveau a fait son apparition récemment parmi les produits de Lo Sanabao: le CBD. Il s’agit du cannabidiol, une molécule que l’on retrouve principalement dans les fleurs de la plante. Ce principe actif voit sa cote de popularité grimper depuis quelques années, en raison de ses propriétés relaxantes. À l’inverse du THC, autre composant du chanvre, il ne s’agit pas d’une substance psychoactive. La France compte aujourd’hui près de six cents magasins de CBD, dont le chiffre d’affaires s’élèverait à 1 000 euros environ par jour selon le Syndicat professionnel du chanvre. On y trouve des infusions pour faciliter le sommeil ou encore des huiles décrites comme apaisantes. Après les tiges et les graines, c’est donc au tour des fleurs de chanvre d’attirer les cultivateurs français.

CBD : Le chanvre de la discorde

De la sélection des plantes à la transformation, Jouany Chatoux fait tout lui-même. Son rêve ? Développer une filière de chanvre comme c’est le cas pour le vin et le fromage, en s’appuyant sur «des notions de terroirs, de savoir-faire ». Il a commencé à commercialiser des produits à base de CBD en début d’année, qui lui ont rapporté près de 150 000 euros en quelques mois. Dans sa boutique, entre les terrines de porc et les tisanes de chanvre, des articles de presse sont placardés : «La weed est dans le pré », « Jouany Chatoux a grande foi dans l’herbe », etc. Derrière les motivations économiques, un « combat éthique » est né, selon les mots de ce pionnier du chanvre «bien-être ». Car il produit et vend ses fabrications… illégalement.

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Jouany Chattoux vend notamment dans sa boutique des tisanes de CBD. ©A.B

En France, la culture du chanvre a longtemps était régie par l’arrêté de 1990 sur le cannabis, qui autorisait la culture et la transformation (fibre et graines) « de variétés de Cannabis sativa L.» si leur teneur en THC n’était pas supérieure à 0,2 %. Le cannabidiol siégeant principalement dans les feuilles et les fleurs de la plante, ce texte tel qu’il était rédigé empêchait théoriquement toute production et toute commercialisation de produits à base de CBD en France. Mais en novembre 2020, le pays a été condamné par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), car l’Europe considère la fleur de chanvre comme un produit agricole et non comme un stupéfiant. De fait, la France ne peut interdire la vente de fleurs et des produits à base de CBD conçus légalement dans l’Union européenne au nom de la libre circulation des marchandises. Même si la production reste interdite dans l’Hexagone.

« C’est comme si les boulangers français produisaient du pain, mais n’avaient pas le droit de le vendre en France, et que le marché du pain était alimenté par du pain belge ou italien », grogne Jouany Chatoux. La décision de la CJUE a été confirmée par un arrêt de la Cour de cassation en juin 2021. Le gouvernement français a donc publié un arrêté le 30 décembre 2021, abrogeant celui de 1990, pour autoriser la récolte et la transformation des fleurs de chanvre cultivées sur le territoire. La commercialisation des fleurs à l’état brut restera cependant interdite pour éviter toute confusion avec le cannabis récréatif. « On ne parle pas de produit naturel à base de chanvre, mais de molécules », s’agace le cultivateur creusois, qui fustige une « vision pharma et hyperindustrialisée » du chanvre. Des cheveux bouclés châtains et de grands yeux bleus… L’air angélique cache un homme en colère. Pour ce dernier, les extractions autorisées seront en outre réservées aux industriels, nécessitant des licences particulières.

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Jouany Chattoux a misé sur l’« or vert », comme on appelle si souvent le chanvre dans la Creuse, où l’agriculteur est installé depuis quinze ans.©A.B

Autre bémol pour les producteurs : la limite légale à 0,2 % de THC dans les fleurs. Moins il y a de THC dans la biomasse, moins il y a de CBD à extraire. Pour Jouany Chatoux, les industriels se fourniront auprès des États-Unis, de l’Italie ou de la Suisse, où la législation est plus souple, au détriment des cultivateurs français. L’Union européenne entend autoriser la culture de plantes à 0,3 % de THC, ce qui ferait monter le taux de CBD à 15 %. Mais la France s’y oppose, notamment InterChanvre, qui souhaite privilégier le marché alimentaire, quitte à récolter des fleurs en fin de cycle, moins titrées en CBD, de 0,5 % à 1 %. Les producteurs de chanvre « bien-être » n’utilisent pas les mêmes variétés et itinéraires culturaux que pour le chanvre industriel afin d’obtenir des fleurs renfermant plus de CBD. Ces producteurs ne sont pas entendus, soutient le cultivateur creusois, qui dénonce le poids d’InterChanvre dans les décisions gouvernementales concernant la filière du chanvre.

Pour contrer ce « monopole », une association française des producteurs de cannabinoïdes s’est montée, dont Jouany Chatoux arbore la veste avec fierté – il en est le porte-parole. Avec cent cinquante adhérents à la veille de l’été, il pense réunir près de cinq cents producteurs d’ici la fin de l’année. À Lo Sanabao, Geoffrey Broussouloux rêve de voir naître des collaborations locales entre cultivateurs de chanvre « bien-être » et de chanvre industriel. « Comme ils ne se servent que des fleurs, on pourrait récupérer les tiges pour nos productions », souligne-t-il en montrant son paillis au pied d’un pommier. À ce jour, l’association limousine compte un seul agriculteur qui vend du CBD. Si la législation évolue, ce chiffre pourrait bien grimper à l’avenir.

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