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[Articles] Manuel Cervera-Marzal : «La désobéissance civile est une lutte permanente pour la démocratie»

Le sociologue et philosophe Manuel Cervera-Marzal est l’auteur de Les Nouveaux Désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ? Selon son analyse, loin de menacer la démocratie, la désobéissance civile lui confère un nouveau souffle.

Où le concept de désobéissance civile puise-t-il ses racines ?

Le précurseur de la désobéissance civile est le philosophe et naturaliste américain Henry David Thoreau (1817-1862). Pendant six ans, il a refusé de payer ses impôts à l’État esclavagiste du Massachusetts pour ne pas se rendre complice d’une politique inhumaine. Après avoir été emprisonné, il a tenu un discours, publié à compte d’auteur, Résistance au gouvernement civil, et réédité après sa mort sous le titre La Désobéissance civile. Thoreau y avance ces idées fondatrices : « ce qui est légal n’est pas forcément légitime » ; « face à un conflit entre le juste et la loi, je fais prévaloir ce que me dit ma conscience » ; « sous un gouvernement injuste, la place d’un citoyen juste est en prison » ; « le destin d’un pays ne dépend pas du bulletin que vous déposez dans l’urne une fois par an, mais du citoyen que vous déposez depuis votre chambre jusque dans la rue chaque matin. »

Comment s’est développé ensuite le concept ?

Gandhi et Martin Luther King se sont inscrits dans le sillon de Thoreau. Gandhi (1869-1948) apporta ces deux idées-clefs : la désobéissance civile doit être un acte collectif, massif, et pas individuel, afin d’inverser le rapport de force. L’action doit également être non violente, pour des raisons éthiques, mais aussi stratégiques : « Si nous, les Indiens, avons recours à la violence, nous allons perdre face à la puissance de feu britannique, alors que la non-violence va créer des scissions en interne chez l’adversaire. » De plus, Gandhi craignait que la condamnation publique de la violence ne prenne le pas sur la dénonciation de l’injustice combattue.

Enfin, il pensait que d’une révolution violente ne pouvait naître qu’un régime violent. Il avait cette formule : « La fin est dans les moyens, comme l’arbre est dans la graine. » À la place de la violence, Gandhi a eu le génie de la dramaturgie. Martin Luther King (1929-1968) jouait aussi sur la symbolique. Et ce, avec d’autant plus de retombées que les années 1950 sont celles de l’entrée dans la société de l’image. Contrairement à ce que l’écriture de l’Histoire tente de gommer, Martin Luther King avait appelé, avant d’être assassiné, à une « convergence des luttes », lui qui était anticapitaliste et contre l’impérialisme américain. Comme Gandhi, il se battait contre un système dans sa globalité.

Quelle définition donneriez-vous, aujourd’hui, de la désobéissance civile ?

Le premier critère concerne l’action directe, qui s’oppose à la résignation et à l’élection. Le deuxième élément porte sur l’aspect collectif : cette action se fait dans l’intérêt général. Hannah Arendt distingue bien l’objecteur de conscience, qui demande individuellement de ne pas faire son service militaire, du désobéissant civil qui appelle à un changement de loi pour le bénéfice de tous. Troisième aspect : l’extralégalité. Les désobéissants ne sont pas systématiquement contre la législation, ils sont contre le légalisme qui est le fait de se soumettre de manière inconditionnelle à la loi en vigueur.

Qu’en est-il du critère de non-violence ?

C’est l’élément primordial : le désobéissant civil n’a pas recours à la violence. Et il accepte le conflit, la limite étant de ne pas porter atteinte à l’intégrité physique et psychologique de son adversaire. Je citerais Gandhi : « Un individu vaut davantage que ce qu’il fait. Il faut donc haïr le péché et non le pécheur. » Ainsi, un colon britannique ne se réduit pas à ses actes et se différencie du système – en l’occurrence l’Empire colonial britannique – dont il n’est qu’un rouage. Même s’il existe toujours une part de responsabilité individuelle.

Concernant la destruction de biens matériels, si celle-ci est ciblée et s’inscrit dans une logique politique, comme le fait de casser la vitrine d’une grande banque qui pratique l’évasion fiscale, les désobéissants civils vont interpréter cet acte comme étant non violent. Mais je reconnais que la frontière entre violence et non-violence est sujette à débat.

Enfin, sur la question de l’efficacité, je pense qu’il y a une porosité entre la violence et la non-violence : dans l’Inde de l’Empire britannique, de manière concomitante, Gandhi organisait ses marches pendant que des mouvements extrémistes hindous et musulmans commettaient des attentats. Idem pour le mouvement des droits civiques aux États-Unis : il y avait Martin Luther King et Malcolm X. Impossible de départager les deux. En résumé, je donnerais cette définition : la désobéissance civile désigne une action extra légale et non violente, fondée sur des motifs de conscience, destinée à modifier l’ordre juridique et politique.

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Manuel Cervera-Marzal

Vous citez un régime colonial, l’Inde, et un autre, ségrégationniste, les États-Unis. Dans un régime démocratique, il y a d’autres moyens de faire entendre sa voix. Se pose alors la question de Pourquoi désobéir en démocratie ? pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Albert Ogien et Sandra Laugier.

Les désobéissants civils sont souvent accusés de rompre le contrat social, mais on peut retourner cette accusation en objectant que c’est l’État lui-même qui rompt ce contrat. Il en est ainsi du climat : le gouvernement ne respecte pas les engagements pris dans le cadre des Accords de Paris. [Dans son premier rapport annuel Neutralité Carbone, « Agir en cohérence avec les ambitions », remis au gouvernement en juin 2019, le Haut Conseil pour le climat, instance indépendante fondée par Emmanuel Macron lui-même, conclut : « La France n’est pas sur une trajectoire d’émissions de gaz à effet de serre compatible avec ses engagements internationaux. », NDLR]

La désobéissance n’est pas une infraction au principe de majorité, mais une contestation des privilèges d’une minorité.

Par ailleurs, il est temps de faire tomber le masque de notre régime, certes basé sur des idéaux démocratiques, mais dont le fonctionnement est oligarchique. [Le Réseau action climat a dénoncé, en mars 2019, « les 11 milliards d’euros de subventions accordés par le gouvernement aux grandes entreprises, sous forme de remboursements et d’exonérations de taxes concernant la consommation des énergies fossiles. », NDLR] Selon cette perspective, la désobéissance n’est pas une infraction au principe de majorité, mais une contestation des privilèges d’une minorité. Dès lors, la violence n’est pas du côté de ceux qui désobéissent, mais de ceux qui gouvernent.

Vous écrivez que « la désobéissance civile s’inscrit dans un combat pour l’autonomie et la recherche de la responsabilité de chacun. » Ce qui suppose de désacraliser la loi ?

Ce qui est central dans la désobéissance civile, c’est le fait de contester certaines lois qui ont été sacralisées. Il s’agit d’aller au-delà du « On ne peut rien faire. C’est comme ça. » La loi est humaine. C’est une réalité profane que l’on peut modifier. J’attire l’attention sur le fait que si une révolution verte advient, une fois remplacées les lois que l’on aura combattues par d’autres, celles-ci ne devront pas être sacralisées à leur tour. La désobéissance civile est une lutte permanente pour la démocratie qui est, elle-même, une dynamique.

Quel regard portez-vous sur la multiplication des stages et actions de désobéissance civile pour lutter de façon systémique contre la « République des pollueurs » ?

Le recours à la désobéissance civile dans le milieu écologiste ne m’étonne pas. Que ce soit en France et à l’étranger, comme en Allemagne contre les mines de charbon. La problématique environnementale est présente dès les origines de la désobéissance civile : Thoreau était naturaliste, il a passé deux années dans sa cabane dans les bois, près de l’étang de Walden. Et cela est d’autant plus cohérent aujourd’hui face à la prise de conscience aiguë, à la fois de la gravité de la menace du dérèglement climatique, et de l’impuissance de nos dirigeants à mettre en œuvre la transition écologique. Alors qu’il y a urgence, comme ne cesse de le clamer le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). D’où la montée en puissance d’associations et collectifs comme ANV-COP21, Alternatiba, Extinction Rebellion, Ende Gelände, Youth for Climate, Bizi !, etc.

Enfin, j’ai l’impression qu’il y a une scission entre les mouvements écologistes traditionnels et les 15-30 ans : cette nouvelle génération est issue de la classe moyenne, diplômée, blanche et elle maîtrise parfaitement les outils médiatiques. Ces adolescents et jeunes adultes critiquent non seulement les entreprises du CAC40 et les gouvernements, mais aussi leurs aînés, tels WWF ou Les Amis de la Terre. La stratégie de ces organisations, basée sur la contre-expertise et le plaidoyer, ne leur suffit plus. D’où leur radicalisation. Parce que ce sont ces jeunes qui, en première ligne, vont subir les effets de cette inaction face au dérèglement climatique et à l’extinction de la biodiversité.

En conclusion, diriez-vous que les désobéissants sont des citoyens ou des hors-la-loi ?

Ce sont des citoyens bien sûr ! Des citoyens dont le courage m’impressionne, car ils passent à l’action pour l’humanité de manière non violente face à des forces de l’ordre de plus en plus militarisées et un État de plus en plus répressif. Comme l’écrivait déjà Georges Bernanos, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale : « Il faut beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre. »

Cet entretien est à retrouver dans notre K46, dont le dossier est consacré à la désobéissance civile, disponible ici.


Bio Express :

1 9 8 7 : Naissance
2 0 1 4 : Soutient sa thèse Ni paix ni guerre. Philosophie de la désobéissance civile et politique de la non-violence
2 0 1 6 : Les nouveaux désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ?, publié aux Éditions Le Bord de l’eau


Pour aller plus loin :

• Manuel Cervera-Marzal, Les Nouveaux Désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ?, Le Bord de l’eau, 2016
• Henry David Thoreau, La Désobéissance civile, Gallmeister, 2017
• Albert Ogien et Sandra Laugier, Pourquoi désobéir en démocratie ?, La Découverte, 2011


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