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[Articles] Marie-Monique Robin  « Repenser notre rapport à la nature évitera d’autres pandémies » 

Et si la protection de la biodiversité était le meilleur antidote aux épidémies virales ? C’est l’objet de l’enquête menée par Marie-Monique Robin auprès de soixante-deux scientifiques pour son ouvrage La Fabrique des pandémies. La journaliste d’investigation y décortique les liens entre biodiversité et santé. Elle appelle ainsi à repenser notre rapport à la nature pour éviter une « épidémie de pandémies ».

« Voir un lien entre la pollution de l’air, la biodiversité et la Covid-19 relève du sur­réalisme, pas de la science ». Ces mots du philosophe et ancien ministre Luc Ferry introduisent votre enquête. Comment expliquer que le lien soit difficile à établir ?

Depuis plusieurs années, nous prenons conscience des services écosystémiques que nous offre la biodiversité : capter le carbone, filtrer l’eau, fournir des plantes médicinales, etc. Ce qui n’est pas intégré en revanche, c’est la pression de nos activités humaines sur la biodiversité qui crée des conditions favorables à l’apparition de nouveaux virus. Alors que cette même biodiversité est capable de réguler des maladies infectieuses encore inconnues.

Des scientifiques l’attestent depuis plus de vingt ans, n’en déplaise à l’ancien ministre de l’Éducation, Luc Ferry. Le virus du sida, Ebola, la grippe H1N1, Zika, le chikungunya et aujourd’hui la Covid-19… Toutes ces maladies ont en commun d’être des zoonoses, c’est-à-dire qu’elles sont transmises par des animaux aux humains. Elles ont littéralement explosé en cinquante ans. Dans les années 1970, l’OMS comptait une nouvelle pathologie infectieuse tous les quinze ans. Depuis les années 2000, on est entre une et cinq maladies infectieuses qui émergent par an !

« Dans les années 1970, l’OMS comptait une nouvelle pathologie infectieuse tous les quinze ans. Depuis les années 2000, on est entre une et cinq maladies infectieuses qui émergent par an ! »

Concrètement, comment cette explosion des zoonoses est-elle induite par la destruction de la biodiversité ? 

Les zones tropicales, abritant une diversité d’animaux sauvages, de plantes et de micro-organismes, sont des niches écologiques qui hébergent un nombre important d’agents pathogènes (virus, bactéries et parasites). Ces derniers tiennent dans un équilibre écosystémique et opèrent à bas bruit. Or, la déforestation, identifiée comme le premier facteur d’émergence des maladies infectieuses, bouleverse profondément cette harmonie. Lorsque l’on détruit des forêts, on fait disparaître les gros mammifères ainsi que les prédateurs, comme les rapaces ou les renards qui se nourrissent principalement de rongeurs.

Ces derniers, premier réservoir d’agents pathogènes après les primates et les chauves-souris, peuvent alors se multiplier et augmenter les probabilités de transmission de virus à un animal domestique et aux humains. Lorsqu’on ajoute à cela l’implantation de monocultures, le développement de réseaux routiers, les exploitations minières et le flux constant de marchandises et d’hommes aux quatre coins de la planète, on se retrouve avec un cocktail explosif qui favorise la multiplication de pathologies infectieuses.

« La déforestation est identifiée comme le premier facteur d’émergence des maladies infectieuses »

Pour illustrer cet effet de cascade, vous citez en exemple le virus Nipah…

En effet, en 1997, sur l’île de Bornéo, on a brûlé des forêts pour développer des plantations de palmiers à huile. Affamées, les chauves-souris de ces forêts ont été contraintes de fuir et de se rabattre sur des arbres fruitiers de grandes fermes industrielles porcines. Ce qu’il faut savoir, c’est que les chauves-souris, seuls mammifères pouvant voler, ont développé un système immunitaire exceptionnel et sont capables de transporter une grande quantité d’agents pathogènes sans pour autant tomber malades.

Or, stressées par la destruction de leur habitat, elles excrètent tous les pathogènes dont elles sont le réservoir. Elles ont donc déféqué et croqué les fruits, dont certains sont tombés près des porcs qui ont à leur tour été infectés par ce virus baptisé « Nipah », du nom de la localité où il est apparu. Formidables hôtes intermédiaires entre les agents pathogènes et les humains, les cochons – avec qui nous partageons 95 % de nos gènes – ont alors contaminé par simple contact les ouvriers agricoles et les employés des abattoirs. Déforestation, agriculture intensive, globalisation… Nous avons dans ce cas de figure emblématique tous les ingrédients réunis.

Journaliste d’investigation et lauréate du prix Albert Londres, Marie-Monique Robin a enquêté auprès de soixante-deux scientifiques pour son ouvrage La Fabrique des pandémies. Elle y décortique les liens entre biodiversité et santé et appelle à repenser notre rapport à la nature pour éviter une « épidémie de pandémies ».

La Covid-19 était donc prévisible selon les chercheurs ?

On peut dire qu’ils s’attendaient à voir une épidémie infectieuse arriver au vu des conditions favorables ne cessant de se développer. Ils sont formels sur le fait que si nous continuons comme cela, d’autres pandémies vont suivre et être probablement plus virulentes. Il est important de recontextualiser : le coronavirus tue 2 % de la population, ce qui est déjà beaucoup trop, mais imaginez si un autre virus arrive en étant aussi létal qu’Ebola, qui tue près de 50 % à 60 % des gens contaminés… Que fera-t-on ? Chercher un énième vaccin pour contrer une énième épidémie plus virulente ? Ce n’est pas cette solution court-termiste que préconisent ces mêmes chercheurs, au risque d’entrer dans une « ère d’épidémie des pandémies » et de confinements chroniques de la population mondiale.

Tout l’enjeu est de s’attaquer aux causes, et de s’interroger sur la place des humains sur la planète avec, comme meilleur antidote, la préservation de la biodiversité qui a cette capacité de « diluer » les épidémies.

« Le coronavirus tue 2 % de la population, ce qui est déjà beaucoup trop, mais imaginez si un autre virus arrive en étant aussi létal qu’Ebola, qui tue près de 50 % à 60 % des gens contaminés… Que fera-t-on ? Chercher un énième vaccin pour contrer une énième épidémie plus virulente ? Ce n’est pas cette solution court-termiste que préconisent ces mêmes chercheurs, au risque d’entrer dans une « ère d’épidémie des pandémies » et de confinements chroniques de la population mondiale. »

Comment fonctionne cet effet de « dilution » ?

Le meilleur moyen de l’expliquer est de citer la maladie de Lyme. Aux États-Unis, des chercheurs ont montré que la souris à pattes blanches était le principal réservoir de la bactérie qui transmet la maladie de Lyme, par l’intermédiaire des tiques. La fragmentation des forêts encourage la prolifération de ces rongeurs. Pour éviter que la tique ne se nourrisse sur une souris à pattes blanches, il faut donc introduire des prédateurs mais aussi d’autres petits mammifères comme les lapins, les hérissons ou musaraignes, qui ne sont pas porteurs de la bactérie, même s’ils sont infestés de tiques. Ainsi, plus les hôtes « non compétents » sont nombreux, plus le risque d’infection pour les humains diminue. Cet équilibre est alors capital.

Vous indiquez aussi que cet équilibre a son importance dans le renforcement de notre système immunitaire… 

Les études montrent que dans nos villes occidentales, nous ne sommes plus confrontés aux animaux et autres microbes en raison de mesures d’hygiène extrêmes : tout a été aseptisé. Nos enfants ont grandi avec un microbiote affaibli, un système immunitaire pauvre auxquels s’ajoutent les perturbateurs endocriniens et la pollution de l’air et de l’eau. Ce cocktail a fait exploser les maladies chroniques qui nous rendent plus vulnérables à l’effet de ces agents pathogènes et sont devenues des facteurs de comorbidité de la Covid-19. Des recherches, dont celles menées par la Johns Hopkins University, se sont basées sur l’hypothèse de la biodiversité pour expliquer que de nombreuses zones rurales en Afrique et en Asie ont été épargnées par des formes sévères de Covid-19.

De manière plus globale, une autre étude de la chercheuse américaine Donata Vercelli démontre que les enfants grandissant dans des fermes traditionnelles ou biologiques sont protégés de l’asthme et des allergies via trois facteurs majeurs : les vaches, le foin et le lait pasteurisé. Ceux-ci exposent les enfants à un package de différents microbes bénéfique pour leur système immunitaire. Le mode de vie des peuples indigènes montre aussi la voie. En Colombie, les Indiens Kogis, par exemple, ont su maintenir un rapport très important avec leur environnement qui abrite l’un des plus importants hot spots de biodiversité au monde.

« Il est encore possible d’agir si l’on s’y met maintenant. »

Quelles mesures concrètes faudrait-il prendre pour préserver la biodiversité et donc éviter une prochaine pandémie ?

C’est comme pour l’urgence climatique, il est encore possible d’agir si l’on s’y met maintenant. Des mesures sont à prendre au niveau international, comme l’arrêt de l’importation de l’huile de palme et du soja transgénique issus de la déforestation pour nourrir les élevages européens ou alimenter les réservoirs de nos voitures. Selon les chercheurs interrogés, il est également indispensable de sortir d’une vision techniciste et anthropocentrée de la santé en cessant de dissocier la santé des animaux, domestiques ou sauvages, de celle des humains. C’est le concept de « santé planétaire » qu’ils défendent.

Il serait par exemple intéressant de créer une structure plus large dans laquelle virologues, vétérinaires, médecins ou encore démographes travailleraient ensemble avec une recherche axée sur les solutions. Pareil en politique : les instances ministérielles fonctionnent en silos, sans connexion entre elles, alors que l’écologie devrait être la matrice de toute politique publique.  Limiter la croissance démographique et réduire la pauvreté sont aussi intrinsèquement liés à la protection de la biodiversité…

En effet, j’ai été surprise de voir que les chercheurs ont à l’unanimité montré que la protection de la biodiversité ne se ferait pas sans la réduction de la pauvreté, la pression sur les écosystèmes étant aussi liée à la pression démographique, elle-même en partie liée à la pauvreté. Selon le biologiste mexicain Gerardo Suzán, il est primordial de résoudre le problème des quartiers insalubres, car ils concentrent la misère et une forte densité de population humaine aux abords d’espaces naturels fragmentés. Diminuer le niveau de vulnérabilité des populations en améliorant leurs conditions de vie permettra de contrer ce que les scientifiques appellent des « territoires d’émergence » pour les prochains virus.

Selon les chercheurs interrogés, il est également indispensable de sortir d’une vision techniciste et anthropocentrée de la santé en cessant de dissocier la santé des animaux, domestiques ou sauvages, de celle des humains. C’est le concept de « santé planétaire » qu’ils défendent.

Le domaine politique serait donc le premier levier à actionner pour espérer changer la donne. Comment sortir de la politique de l’autruche ?

Les dirigeants font la sourde oreille et cela illustre un manque de courage en évitant la seule issue qui vaille : la remise en cause du modèle économique dominant. Cette emprise prédatrice sur les écosystèmes, qui dérègle le climat, détruit la biodiversité, favorise l’émergence de nouvelles maladies et renforce les inégalités sociales, pourrait conduire à l’effondrement de la vie sur Terre. Sortir de cet aveuglement collectif permettrait de prendre rapidement des mesures radicales.

Il est donc urgent de changer de logiciel politique et que les citoyens se le réapproprient. Marraine de La Primaire Populaire, je suis très impliquée et admirative des jeunes à l’origine de cette initiative : ils tentent humblement de faire émerger, par une primaire citoyenne en ligne, une candidature unitaire pour éviter un duel Macron/Le Pen à la prochaine élection présidentielle. Je suis consciente que pour y arriver, il faudrait deux millions de signatures.

Nous sommes à près de 80 000… C’est encore très peu, mais face à tous ces enjeux inédits et uniques dans l’histoire de l’humanité, nous sommes à la croisée des chemins. J’ai longtemps écrit sur et filmé des lanceurs d’alerte, mais je veux aussi donner toute la place aux « lanceurs d’avenir ». Pour paraphraser Bruce Wilcox, biologiste américain, l’histoire nous enseigne que les changements sociaux majeurs sont toujours survenus grâce aux citoyens qui se sont levés et ont dit « Ça suffit ! »

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La Fabrique des Pandémies : pourquoi ce film ? from M2R Films on Vimeo.


BIO EXPRESS

1960 Naissance à Gourgé (Deux-Sèvres)

1984 Diplômée du Centre universitaire d’enseignement du journalisme (Strasbourg)

1995 Prix Albert-Londres pour Voleurs d’organes. Enquête sur un trafic

2009 Étoile de la Scam et prix Rachel-Carson pour Le Monde selon Monsanto

2014 Prix Greenpeace du Festival du film vert (Suisse) pour Sacrée croissance !

2019 Nouvelle cordée, documentaire sur l’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée »

2021 La Fabrique des pandémies (livre) et préparation du film éponyme (vidéo ci-dessus)


Pour aller plus loin 

Marie-Monique Robin, La Fabrique des pandémies. Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé planétaire, La Découverte, 2021

blog.m2rfilms.com

primairepopulaire.fr

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