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[Articles] Vincent Liegey. Décroître : pourquoi et comment ?

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Quelles notions et quelles actions se cachent derrière ce mot de « décroissance » qui dérange ? Chercheur et consultant, Vincent Liegey participe à plusieurs projets de recherche autour de la décroissance, et redéfinit le champ d’action de l’économie autour de la démocratie, du vivre-ensemble, du bien-être et de l’autonomie. 

Selon vous, quelles sont les dérives de la croissance ? 

Tout d’abord, avec la notion de progrès, notre société s’est enfermée dans une forme de rationalité économique sous couvert de « modernité ». Cette croissance s’est construite dans le déni de ce que nous sommes, de notre appartenance à la nature, car, culturellement et intellectuellement, nous avons essayé de dominer et de nous extirper de la nature en voulant aller au-delà de ses lois. Cette vision se reflète même dans notre manière de gérer notre rapport à la mort et à la santé. On le voit aujourd’hui dans ce qui est peut-être l’aboutissement de ce paradigme : le transhumanisme.

La deuxième dérive est davantage culturelle. La croissance représente cette société « moderne » qui, contrairement à presque toutes les civilisations, est tombée dans l’hubris, la démesure. Alors que la plupart des civilisations ont cherché des spiritualités, des traditions, des règles sociales pour définir des limites, aujourd’hui nous bai- gnons dans une logique du « toujours plus » : toujours plus fort, plus vite, plus loin, etc. quel qu’en soit le prix en matière d’exploitation humaine ou environnementale. Cette dérive, issue de la démultiplication des énergies fossiles, nous a rendus complètement fous. Comme une parenthèse endiablée ou enchantée – elle inclut aussi des choses très jouissives et sympathiques –, mais surtout endiablée parce que les effets secondaires sont terribles. Nous avons eu accès à quelque chose d’unique, tout en devenant des esclaves énergétiques, avec une facilité pour nous mouvoir, manger, habiter, etc. sans précédent dans l’histoire. Nous sommes dans cette hubris, dans cette folie, et avons l’impression qu’il n’existe pas de limites. 

L’économiste Simon Kuznets, qui a notamment initié le concept de PIB, avait prévenu que celui-ci ne devait pas être le seul indicateur. Pourquoi le PIB ne dit-il rien aujourd’hui sur la justice sociale et la prédation environnementale ? 

De manière un peu provocatrice, la raison est à trouver du côté des « limites intellectuelles » des sciences et des sciences économiques. Notre modèle de société, qui s’est accéléré ces dernières années de façon exponentielle, a de plus en plus besoin de chiffres pour analyser ce qui se passe. On retrouve cette notion dans le superbe livre d’Olivier Rey, Quand le monde s’est fait nombre (Stock, 2016). D’une certaine manière, plus on a développé la statistique, plus on a eu besoin d’elle et plus on a été aveugles sur la réalité.

Depuis plusieurs années, on entend dire que le PIB a ses limites, mais il est tellement en adéquation avec notre modèle économique que nous ne savons pas comment en sortir. Il est devenu une véritable religion – on parle même de « croissance verte ». Dans un discours, Jean Castex disait qu’il « croyait » en la croissance écologique, et non en la décroissance ; on est ici dans le domaine de la croyance, là où toutes les études sérieuses montrent que ce modèle de croissance est aberrant.  

Que pensez-vous de cette croissance verte ?

La croissance verte est une imposture intellectuelle. On continue de croire qu’un modèle de croissance est possible, c’est-à-dire un modèle économique basé sur les mêmes règles du jeu, avec une centralité des marchés, où l’on continuerait de faire grossir ce PIB en procédant à quelques ajustements à la marge, dans une fuite en avant exponentielle. On ne peut relever les défis écologiques, environnementaux et énergétiques de cette manière ni compter sur les progrès technologiques en investissant dans ce que l’on appelle les « énergies renouvelables ». On a d’ailleurs aujourd’hui un certain recul car, depuis une vingtaine d’années, des pays ont investi énormément d’argent dans ces énergies, mais on n’a jamais vu le moindre résultat à la hauteur des enjeux. 

On sait en effet qu’il existe une corrélation directe entre la croissance économique et le niveau des tirages énergétiques, donc la destruction environnementale et la déstabilisation écologique. On a mis en place un indicateur de croissance qui mesure, finalement, tout le contraire de ce qu’il devrait. Prenons un exemple extrême : celui d’Haïti, qui sort d’une situation extrêmement difficile et vit une situation politique compliquée, des tremblements de terre, etc. Dans ce cas précis, la croissance devrait se mesurer selon une logique de reconstruction, de conditions de vie dignes, de solidarité, d’institutions pour mettre en place des infrastructures, gérer les biens communs comme l’eau, etc.

La croissance, dans un premier temps, peut être bénéfique, mais on n’est pas obligé de passer par cet indicateur. Si on l’utilise et que l’on s’y enferme, on atteint très rapidement ce qu’Ivan Illich appelait le « seuil de contre-productivité » : la croissance continue d’augmenter et d’autres indicateurs, comme ceux du vivre-ensemble ou du bien-être, vont soit stagner soit baisser. C’est ce que vit l’ensemble des sociétés occidentales, où la croissance n’arrête pas d’augmenter. On se rend compte, par exemple, que l’espérance de vie en bonne santé se réduit pour les populations les plus pauvres, voire pour toutes les populations. La consommation d’anxiolytiques explose, le stress monte en flèche, etc. De manière générale, ce qu’on appelle le « bien-être subjectif » commence à baisser, ce qui pose vraiment question. On est à la fois sur des limites physiques et des limites culturelles. Nous sommes dans une impasse. 

Comment définissez-vous la décroissance   ?

La décroissance est avant tout un outil sémantique, un slogan provocateur qui nous invite à décroître. D’ailleurs, il est intéressant d’observer les réactions de rejet, qui sont par ailleurs de moins en moins nombreuses, car plus la société décolonise l’imaginaire, individuellement, puis collectivement et politiquement, plus on se désaliène de la religion de la croissance. Et plus le terme « décroissance » prend une saveur que je qualifierais de plutôt positive, engageante et enthousiasmante. Les rejets de ce mot sont toujours là parce qu’il a justement été choisi pour questionner combien nous sommes enfermés dans des croyances implicites autour de la croissance. 

Pourquoi ce mot fait-il parfois aussi peur ?

Parce qu’il s’attaque exactement à ce qui nous paraît évident dans notre civilisation occidentale, tant nous avons été habitués depuis plusieurs générations à définir ce modèle de société basé sur le « toujours plus ». Pourtant, quand on s’intéresse un peu à la décroissance, on s’en détache assez vite. Culturellement, on pense que l’absence de croissance est synonyme de plus de chômage, plus d’inégalités, plus de misère, plus de violence, etc. Il existe un décalage entre ce que nous dit la science et la pensée dominante qui nous a rendus aveugles. Même durant la primaire écologiste, Sandrine Rousseau, par exemple, a dit : « Je suis contre la décroissance parce que ce mot me fait peur. En revanche, il faudrait ceci, cela… » – des actions qui sont exactement ce qui définit le projet de décroissance. 

N’est-ce pas aussi un révélateur psychologique qui parle de notre rapport à la consommation matérielle, avec la peur du manque ? 

Oui et non. C’est encore plus compliqué. Nous avons peur de manquer dans une société de sur- abondance frustrée, dans laquelle nous avons déjà dépassé les seuils de soutenabilité. Nous avons peur dans une société qui détruit les liens et les solidarités, peur du vol, de l’insécurité, etc. Surtout, la publicité nous manipule en nous faisant désirer toujours plus d’objets dont nous n’avons pas vraiment besoin. L’enjeu de la décroissance est d’adopter des formes d’abondance frugale. La décroissance pose la question des limites pour se les réapproprier ; c’est sa grande force. Elle consiste à sortir de l’enfance pour passer à l’âge adulte et à instaurer des limites qui font sens pour être heureux. 

Souvent, avec la philosophie de la décroissance, se pose la question du modèle social. Comment peut-on maintenir les revenus, les retraites, le système social, notamment dans les pays occidentaux, avec un PIB qui décroît ? 

L’enjeu est de replacer la primauté de la démocratie sur l’économie, qui doit redevenir un outil d’organisation sociale au service de la solidarité, de la transition énergétique et écologique, de la relocalisation verte, etc. Pour reprendre une pensée de l’économiste Karl Polanyi, on ne sait pas négocier avec le climat, avec les règles de la physique. En revanche, on sait négocier entre l’humain et l’économie. C’est une question de contrats sociaux et de débats démocratiques. Il s’agit de repenser la gouvernance et la transparence, de s’interroger sur quel argent est affecté pour quel usage, de repenser les investissements, les redistributions, les équilibres sociaux, etc. L’un des enjeux de la décroissance est de rappeler que l’économie sait créer de l’argent, que cet argent ne nous nourrit pas, ne chauffe pas un appartement, mais qu’il peut servir à organiser la société pour mettre en place une transition agricole plus soutenable pour la biodiversité, afin de rompre avec ce qu’on connaît aujourd’hui. Un milliard de personnes dans le monde sont victimes de malnutrition. La société occidentale souffre de plus en plus d’affections liées à la malbouffe, comme les maladies cardio-vasculaires, le diabète, le surpoids et l’obésité, etc. 

Comment mettre en place ces solutions ? 

Il est nécessaire d’ouvrir le débat sur un certain nombre de sujets, comme le revenu de base, le revenu maximal acceptable, les gratuités, la mise en place de monnaies locales, une réflexion sur les dettes privées et publiques, la mise en place d’audits citoyens, etc. Et de se poser la question suivante : quel type de gouvernance voulons-nous pour nos banques centrales ? Aujourd’hui, la Banque centrale européenne est gouvernée par des technocrates qui ne sont pas élus. Aucun débat démocratique n’est mené concernant cette politique. Nous devons nous poser la question de la création monétaire – pour quel usage ? –, nous interroger sur cette économie totalement financiarisée.

« La société doit se réapproprier l’outil économique et faire vivre la démocratie. »

On l’a vu en période de crise sanitaire de manière spectaculaire : l’économie réelle s’est arrêtée et beaucoup ont perdu emploi et salaire ; l’économie financiarisée a prospéré ! Elle est complètement déconnectée de la réalité. La société doit se réapproprier l’outil économique et faire vivre la démocratie. Il convient de mettre en place des conventions citoyennes ou de délibération dans les territoires sur les dettes, la gratuité, l’eau, par exemple. Comment organiser ce bien commun, permettre un bon usage de l’eau et un accès gratuit et mettre en place les limites du mésusage au-delà d’un certain niveau ?

Même chose pour la nourriture : il faut penser une transition agricole vers une autonomie et une soutenabilité de la production. Et élaborer toute une réflexion pour faire revivre la biodiversité dans une période de changement climatique en mettant en place des écosystèmes capables d’anticiper les chocs à venir. Le terme « décroissance » peut facilement être remplacé par celui de « démocratie », on peut rappeler la primauté de la démocratie sur les règles économiques qui ne sont que des contrats sociaux dont nous avons hérité et qui, aujourd’hui, nous empêchent d’avancer dans la bonne direction.

Bio express

1979  : Naissance à Besançon (Doubs)
2008 : Rejoint le Parti pour la décroissance
2011 : S’installe à Budapest pour coordonner le centre de recherche et d’expérimentation sur la décroissance, Cargonomia
2013 : Coauteur d’Un projet de décroissance (Utopia)
2021 : Décroissance (Tana Éditions)

Propos recueillis par Pascal Gréboval et Sabah Rahmani

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