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Blablacar : pour qui roule-t-on ?

BLA BLA CAR

Quand on va chez le coiffeur, on sait où va l’argent : dans la poche du coiffeur. Et quand on réserve une place de covoit sur Blablacar ? Le but de la plateforme, on le sait, est de partager les frais de transport. Donc logiquement, la plus grande partie va dans la poche du conducteur. Une autre partie des « frais de réservation » va dans la poche de Blablacar (1). Grâce à cet argent, l’entreprise peut « vous fournir une aide 7 jours sur 7, créer une plateforme plus sûre et vous offrir la meilleure expérience tout au long du voyage », est-il indiqué sur le site internet. Mais il manque une précision importante : une troisième partie, petite – mais les petits ruisseaux ne font-ils pas les grandes rivières ? – de cet argent est destinée à rémunérer les gens qui ont investi dans Blablacar. En effet, pour devenir « le leader mondial du covoiturage », l’entreprise a dû faire appel très vite à énormément de capitaux – on parle aujourd’hui de plus de 500 millions d’euros. Pour convaincre les investisseurs de signer un chèque à Blablacar et pas à quelqu’un d’autre, il n’y a pas 36 solutions : il a fallu leur promettre un joli « retour sur investissement », c’est-à-dire qu’en plus de récupérer leurs billes, ils doivent repartir un jour avec un gain, et même un gain plus important que s’ils avaient investi ailleurs.

Ainsi, on l’oublierait presque du fait de sa communication « sympa », mais économiquement, Blablacar est une multinationale comme les autres (elle possède des filiales dans 22 pays). Avec l’argent qu’elle gagne, elle doit rémunérer ses actionnaires. Ces derniers feront véritablement la culbute lors de l’entrée en bourse de la société, annoncée pour bientôt. Ils revendront alors leurs parts bien plus cher qu’à l’achat (2), avec la promesse, encore, pour les nouveaux investisseurs, de faire de l’argent avec nos petites commissions.

Ce que « peut nous dire » le service presse

Pour qui « roule-t-on » quand on « prend un blablacar » ? Essayer de répondre à cette question, c’est surtout se demander qui est propriétaire de Blablacar, car l’investissement se matérialise la plupart du temps par l’achat d’actions, en l’occurrence dans l’entreprise Comuto (3), la société anonyme qui détient la plateforme. Poser la question est simple, mais trouver la réponse ne l’est pas : le monde des grandes entreprises déteste la transparence. Moins les concurrents en savent, mieux les entreprises se portent, d’où cette opacité généralisée, c’est en tout cas l’explication que les firmes donnent. Ainsi, Comuto, comme beaucoup d’autres, préfère se mettre hors la loi plutôt que de publier ses comptes annuels. L’entreprise serait cotée en bourse, la législation étant plus stricte, elle serait alors vraiment obligée de publier ses comptes ainsi que la liste de ses actionnaires (propriétaires). Mais ce n’est pas, encore, le cas. Autre problème : nous ne connaissons pas d’actionnaire de Blablacar qui aurait pu lever une partie au moins du « secret des affaires » après un bon repas…

La société anonyme porte donc bien son nom, mais cela reste une start-up. Et comme toutes les start-ups, elle communique beaucoup sur sa croissance. À chaque fois qu’elle trouve des investisseurs, elle en fait une preuve de succès. Elle donne en général les noms des principales sociétés d’investissement qui misent sur elles, « mais nous [Blablacar] ne confirmons pas le montant exact de chaque participation » de manière à «  ne pas donner trop d’indices aux concurrents », indique le service presse. Toutefois, « voici ce que nous pouvons dire à ce sujet », nous répond-il : « L’actionnariat de Blablacar est dispersé parmi plusieurs groupes d’investisseurs minoritaires, dont notamment les fondateurs, des fonds de capital-risque et des employés ». Deuxième indice fourni par le service presse : « Le plus grand groupe d’actionnaires est celui des fondateurs qui détiennent environ 20 % du capital de l’entreprise. »

Ainsi, Frédéric Mazzella, l’actuel président, Nicolas Brusson, l’actuel directeur général, et Francis Nappez, longtemps directeur technique, seraient les heureux propriétaires d’un cinquième de Blablacar. Les trois bonhommes ont d’ailleurs fait leur entrée dans la liste des 500 plus grosses fortunes de France établie par le magazine Challenges. Le pactole du trio est estimé à 170 millions d’euros (4). Les autres 4/5e de Blablacar seraient détenus par des salariés – à la marge – et par des sociétés financières spécialisées dans l’investissement « risqué », mais qui rapporte beaucoup et vite, à savoir les sociétés de capital-risque.
Le nom de ces entités ne vous parlera pas : Accel Partners, un géant américain ; Cabiedes and Partners, un fonds espagnol ; Index Ventures, anglais ; VNV Global, suédois ; BaringVostok, russe… Le fonds français le plus important, Isai Gestion, a été créé par Geoffroy Roux de Bézieux, actuel président du Medef, le syndicat des grands patrons de France.

Millionnaires et capital-risqueurs

Ces informations basées sur les déclarations de Blablacar, on a voulu les recouper avec l’information légale. En effet, Comuto est immatriculée, comme toutes les entreprises françaises, auprès d’un greffe de tribunal de commerce, en l’occurrence celui de Paris. La société ne lui transmet pas ses comptes, on l’a vu, mais lui fournit quand même – comme la loi l’impose aussi – une série de documents administratifs, parmi lesquels ses statuts juridiques, qui doivent être mis à la disposition du public. Ainsi, tout le monde peut par exemple consulter les derniers « statuts mis à jour suite aux décisions du conseil d’administration du 27 janvier 2021 » de Comuto. Y figurent le nom de certaines personnes et sociétés qui, à un moment donné, ont été actionnaires de l’entreprise – le sont-elles toujours ou ont-elles revendu leurs actions depuis, on ne peut pas le savoir (5). La liste est longue, il n’y a peut-être pas tous les actionnaires, mais nous avons été surpris de ne pas lire le nom de Nicolas Brusson, pourtant l’un des trois fondateurs.

Luxembourg, Delaware, Guernesey

Par ailleurs, depuis sa création, en 2006, Comuto a publié des centaines de communiqués de presse et a transmis des dizaines de documents administratifs tels que celui qu’on a consulté. Certaines entreprises ont créé des bases de données en ligne qui agrègent ces informations, et qui parfois en font des analyses. C’est le cas de la base de données Diane, propriété de l’entreprise états-unienne de notation Moody’s. L’accès à cette base est très cher : elle est davantage destinée à renseigner des traders que des journalistes de L’âge de faire. On a pu cependant se procurer la fiche Comuto de Diane, ce qui nous a permis de comparer l’info du service presse avec celle récupérée par les algorithmes.

Blablacar, « véhicule financier »

D’après Diane, l’actionnaire principal de Comuto n’est pas le trio des fondateurs, mais la société Accel London Investments VI Sarl. Les fondateurs ont-ils créé leur propre société pour gérer leur portefeuille ? Si on creuse un peu pour vérifier qui détient cette boîte, on s’aperçoit que celle-ci est basée au Luxembourg. On se demande bien pourquoi. Les documents d’Accel London Investments VI sont disponibles, comme en France, auprès du registre du commerce et des sociétés du Luxembourg. Si l’on a bien tout compris, l’associé unique de cette société luxembourgeoise est… une société qui s’appelle aussi Accel « bidule », une holding basée dans l’État du Delaware aux États-Unis, réputé être aussi un paradis fiscal. Quant aux gestionnaires de la boîte luxembourgeoise, l’un d’entre eux s’appelle Kris Allen. Il a 40 ans, et – plus intéressant est né à Guernesey, petite île anglo-normande, réputée pour son climat tempéré et – plus intéressant – ses conditions fiscales avantageuses… On se croirait dans le film Louise Michel, mais ce n’est pas une fiction : Blablacar, chouchouté par tous les grands médias, est d’une opacité sans nom. Finalement, que peut-on affirmer au terme de ces quelques recherches ? Que la multinationale est aux mains de groupes d’investisseurs qui optimisent, par l’intermédiaire de leurs filiales, leurs placements. Mais le monde de l’argent garde, pour le reste, ses secrets bien gardés. À qui appartient l’argent de Blablacar investi par Baring Vostok, ce fonds russe immatriculé à Chypre ? Et celui investi par le groupe états-unien Accel via sa société luxembourgeoise, et une autre société, anglaise, elle ? Quelles sont les personnes qui, au terme de l’entrée en bourse de Blablacar, verront leur compte crédité de quelques milliers d’euros, ou de plusieurs millions ?
On n’en sait rien, et on commence à comprendre qu’en fin de compte, il y aura le « secret bancaire » comme ultime réponse. Ce jeu de poupées gigognes n’a donc pas qu’un intérêt fiscal. Il a aussi cet avantage de faire perdre le fil de la propriété du capital, de nous faire croire que celui-ci n’est qu’un mot, complètement abstrait. Or, soyons certains que l’argent de ceux qui se déplacent en jet et qui achètent des pierres précieuses ne tombe pas du ciel. Blablacar a communiqué récemment sur son 100 millionième (oui oui) membre. Les petits ruisseaux font les grandes rivières de diamants.

Fabien Ginisty

1 – Blablacar entretient le flou sur les termes de l’échange, appelant indistinctement « frais de réservation » la part qui revient au covoitureur et la part qu’elle garde pour elle.
2 – En l’occurrence, la culbute pourrait rapporter plus qu’un livret d’épargne : la valeur de l’entreprise est estimée à 1,5 milliard d’euros pour 500 millions investis.
3 – Nous emploierons indifféremment Comuto et Blablacar pour désigner l’entreprise.
4 – https://www.challenges.fr/classements/fortune/frederic-mazzella-et-nicolas-brusson-et-francis-nappez_2583
5 – À moins de consulter le Registre des mouvements des titres de Comuto, mais ce document n’est pas publié par le greffe.
6 – Selon la base de données Diane.
7 – Selon le rapport financier annuel 2019 de la SNCF.

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