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Comment la mondialisation a créé le populisme, et comment réconcilier opinion et politique


Le livre s’intitule populisme smart. De quoi s’agit-il ?

On entend souvent que la situation est explosive, que ça ne peut pas tenir, que d’autres Gilets jaunes vont surgir, et en même temps le vote contestataire RN ou Reconquête ! est démonisé comme un danger extrémiste et xénophobe. Or cela ne nous dit rien des causes de ce vote et de l’anxiété qui le nourrit. On passe à côté. Plutôt que démoniser, mieux vaut reconnaître les ressorts de ce « populisme » et s’en approprier le message pour ne pas abandonner à des partis aux compétences contestables le monopole du patriotisme et du pacte social de demain.

Il y a deux clefs : 1) réarmer les classes moyennes, œuvrer au juste partage de la valeur ajoutée dans la mondialisation et le choc de la transformation digitale, et 2) traiter la question nationale. Les Français qui veulent plus d’argent veulent aussi moins d’immigrés extraeuropéens. Pour emprunter un terme d’économiste, cela pose un problème de flux (avec environ 250 000 entrants par an), mais aussi et surtout – le malaise culturel est là – un problème de stock, qui touche les banlieues, les populations naturalisées depuis les années 1970-80, et la faillite aussi prévisible que dramatique de l’intégration.
 

Le populisme smart, ce serait un discours politique offensif qui traiterait ces questions sans céder à la bienséance du politiquement correct, mais qui expliquerait aussi simplement et pédagogiquement que possible le fait de la mondialisation. L’essentiel du livre explique comment la mondialisation a créé le populisme, par l’érosion de la classe moyenne, de la production industrielle, du pacte social historique dans les démocraties industrialisées. Il y est question de l’Asie, du système chinois, de la productivité, des débats intellectuels américains sur l’Asie et le libre-échange, car il faut expliquer les réalités de la concurrence économique où se situe notre économie, comment remonter la pente, l’erreur du dogmatisme et de la naïveté avec lesquelles l’Union européenne conçoit la concurrence, ou encore les failles béantes du régime chinois. Il ne fait pas craindre un déclassement comme les Américains ont pu le redouter du Japon.
 
Un langage fort, sans détour ni déclinisme sur la question nationale, sur notre héritage historique et la place de la France dans le monde qui vient, n’empêche pas la sophistication sur les enjeux globaux – chaîne de valeur, bataille entre industries et services, bienfaits et excès de la finance – dès lors qu’elle ne ressemble pas à un langage codé pour les élites, mais qu’elle est explicitée. Le populisme smart met à portée la mondialisation, il explique, il détourne aussi de l’Europe la colère populaire pour affirmer combien l’Europe est indispensable, même si elle doit être réformée.


Soutenir l’Europe comme le fait Emmanuel Macron ?

Il faut bien lui reconnaître une parfaite constance sur ce sujet, mais je parlerais d’autonomie plus que de souveraineté européenne, terme impropre. L’Europe pour moi fait partie du volet smart de la formule que je propose : il faut intégrer et porter les aspirations du vote populiste, mais en gardant les pieds sur terre – la dette publique et les bénéfices sociaux ne sont pas soutenables sans croissance, l’État n’est pas le Père-Noël – et en démystifiant la technicité du monde qui nous entoure. Un peu de pédagogie économique ne nuirait pas au débat public français – les contraintes de la gestion budgétaire, les mères et pères des foyers français ne pourraient pas la comprendre alors qu’ils sont confrontés eux aussi à la bonne gestion de leur argent ? Le général de Gaulle savait parfaitement expliquer les choses les plus simples et les relier aux grands enjeux mondiaux. Cela s’est perdu.


De Gaulle, populiste smart ?

Je n’oserais pas le prétendre et je pense qu’il faut laisser de Gaulle reposer, mais en un sens pourquoi pas ? Le divorce d’avec les élites que les analystes de l’opinion évoquent souvent, naît d’un décalage où les préoccupations de beaucoup ne sont pas prises en compte par les classes dirigeantes, moins encore leur caractère d’urgence. En tout cas telle est l’impression donnée. Souvenez-vous de la remarque de Jacques Chirac, à propos d’intégration et d’immigration, sur le bruit et l’odeur (d’épice) ; ce n’était que de bon sens il me semble, en rien méprisant pour les populations étrangères dont le mode de vie n’est pas européen. Parler vrai, simple, n’empêche pas de faire un décryptage économique ou géopolitique dans le même discours ! Ce qui doit transparaître, c’est le sens des choses du quotidien, si possible de l’empathie, et la maîtrise des grands enjeux d’ensemble ; c’est cela le populisme smart, pour renouveler le discours public. Le succès de MM. Sarkozy et Macron est dû en partie à leur expression politique qui dérogeait à la langue de bois, au discours convenu dont d’autres ne savent pas se défaire.


C’est comme cela que l’on peut lutter selon vous contre les mouvements culturels actuels, wokisme, racialisme, anticolonialisme, etc. ?

Parfaitement ! Ces courants sectaires qui passent l’histoire au peloton d’exécution au nom d’idéaux contemporains représentent une pente idéologique dangereuse qui menace la cohésion du pays. Il faut accepter l’histoire en bloc, ce qui ne veut pas dire ne pas être lucide et critique, même sévèrement. Mais déboulonner les statues et jeter des anathèmes, par exemple sur Napoléon, sans connaître l’époque et ses raisonnements, n’a aucun sens. L’histoire, comme la nature humaine, est pétrie de contradictions. Notre perception de la colonisation en Algérie et en Afrique est largement erronée, simplifiée à outrance. Beaucoup d’avis contraires, d’intérêts acquis, des nécessités parfois, y ont conduit. Napoléon III par exemple se méfiait des administrations, y compris militaires, et souhaitait porter la modernité européenne parmi les populations arabisées d’Afrique du Nord. C’est lui qui a fait libérer le héros kabyle Abdelkader. Bref, l’idée d’une dette morale est largement contestable, et le livre rappelle combien il est important d’exercer un esprit critique sur les thèses idéologiques et sectaires qui ont cours. Le rejet total de l’humour est d’ailleurs un signe de leur toxicité et de leur malveillance.


Le livre aborde aussi les questions internationales et la Chine, on en a dit un mot. Là aussi, esprit critique ?

Oui, je n’ai jamais cru au miracle des pays émergents en vogue dans les années 90. La mondialisation a certes fait bouger les lignes économiques, mais il s’agit surtout de l’entrée de la Chine sur la scène mondiale. Or ce pays est traversé de faiblesses, et la force du régime du parti-Etat est à double tranchant ; sa hantise, c’est Tiananmen, la révolte qui peut faire basculer les choses. Quant à ouvrir les bras et les marchés à ce pays sans assurer une réciprocité, cela ne pouvait pas être de bonne politique. Le livre replace les enjeux actuels dans une perspective historique indispensable. Je rappelle les très vifs débats aux États-Unis sur l’émergence de l’Asie et la grande crainte que le Japon supplante l’Amérique, cela est très utile aujourd’hui. Finalement, le Japon triomphant des années 90 n’a pas détrôné les États-Unis !


Vous évoquez l’économiste américain Paul Krugman.

Son livre, « Internationalisme pop » (1996), m’avait beaucoup intéressé, car il démontait par l’analyse économique qu’un déclassement économique de l’Amérique n’était rien moins qu’improbable. La suite lui a donné raison. Voyez où en sont l’Amérique des Gafam et le Japon aujourd’hui. La Chine n’est pas à l’abri de semblables évolutions. Prenez sa démographie en reflux. Les pays industrialisés occidentaux ne sont pas morts, ils ont tout pour continuer à rester en tête de peloton, et sûrement des paradis institutionnels où l’individu protégé peut s’épanouir et vivre libre de l’arbitraire.   


Au-delà du populisme smart, vous parlez de votre expérience personnelle.

J’ai dédié le livre aux étudiants et j’y partage mon expérience à un tournant historique, celui de 1989-91, lorsque le monde mondialisé prenait forme. Le choix d’étudier aux États-Unis et celui des écoles peuvent être intéressants pour les générations actuelles dont le cursus international est devenu monnaie courante. Le monde se trouve à nouveau à un moment assez crucial, et si l’information est beaucoup plus accessible, les questionnements qu’il suscite sont tout aussi intenses.

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