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De la COP aux lèvres : avons-nous encore le temps ?

« Le temps des cathédrales surplombe et déjoue le temps des hommes, » écrivait Marc Lambron. Quelques mois après l’incendie parisien d’une cathédrale, quelque chose a changé depuis début 2020 : c’est désormais le temps d’un virus – sa vitesse de propagation, ses mutations malignes, ses variants insondables – qui dicte le comportement des hommes. A l’inverse, ce dernier n’a guère évolué face à la menace du réchauffement climatique. La COP26 qui s’ouvre dimanche prochain à Glasgow donne à voir l’impuissance des Etats et des politiques à proposer aux citoyens un chemin de sortie pour éviter, bientôt, de n’avoir plus le temps.

Le temps du virus : Covid vs vaccination

Au début, nous pensions que l’Homme avait gagné la course : alors qu’il a fallu 9 ans pour développer un vaccin contre la rougeole et 20 ans contre la polio, c’est en novembre 2020 que le premier vaccin contre le coronavirus a été annoncé, à peine un an après le début supposé de l’épidémie.

Et puis les petits hommes ont repris le dessus. A quoi tient le rendez-vous manqué de la France avec le vaccin contre la Covid ? Les lecteurs de Metis savent que le travail, la connaissance intime du travail, y ont joué un rôle important. Pour gagner du temps, Sanofi a acheté un réactif auprès d’un centre de recherche plutôt que de le développer lui-même, mais il n’a pas bien évalué la quantité d’antigènes présente dans les injections, si bien qu’il n’a découvert qu’à la fin de l’essai de phase 2 que son vaccin était sous-dosé et ne déclenchait pas une réponse immunitaire suffisante chez les personnes âgées. Il lui a donc fallu tout reprendre à zéro.

« C’est un loupé monstrueux », tacle un ancien cadre de la maison qui suit de près le dossier, cité par L’Express du 4 février 2021. La raison profonde de cet accident, « c’est la perte de compétences et d’intelligence collective dans l’entreprise. Les protocoles ont pris le pas sur tout, sans que personne ne se demande s’il n’aurait pas fallu vérifier que le réactif correspondait bien au cahier des charges ». Ce constat me rappelle douloureusement le rapport qu’a rédigé Philippe Varin à la demande du gouvernement pour expliquer les raisons du fiasco de l’EPR français : là aussi, les géants de la filière nucléaire française ont perdu le contrôle, la maîtrise, la compréhension du travail.

Pendant ce temps, Philippe Martin, président du CAE, a chiffré dans Les Echos l’impact d’une semaine de retard dans la vaccination, à 2 milliards d’euros de PIB pour la France. Et combien de contaminations, de « pertes de chances », selon l’expression désormais consacrée ? Pourtant, la vaccination à la française a eu bien du mal à se mettre en marche. Durant les premiers mois, c’était « chaque dose en son temps », pour reprendre le titre cru et cruel de Libération. Une fois encore, le mépris français pour les enjeux de logistique, la croyance selon laquelle « l’intendance suivra », selon le mot prêté au Général[1], tout cela a coûté cher.

Et pendant ce temps-là, l’Europe avance,… à l’européenne avec des cahots et du chaos : plutôt que de hurler avec ceux qui lui reprochent tout (se mêler de politiques de santé…) et son contraire (n’avoir pas assez bien négocié avec les labos…) attendons pour lui rendre justice. S’il y a une lumière vacillante au bout du tunnel pandémique, c’est peut-être celle de l’Europe.

Le temps du climat : sociétés civiles vs Gouvernements

« Pour le climat il n’y a pas de vaccin mais un antidote, l’application intégrale des accords de Paris, » martelait Laurent Fabius en décembre 2020. La Convention Citoyenne pour le Climat (CCC), qui était justement mandatée par le président de la République pour rendre des préconisations permettant à la France de respecter sa signature de l’accord de Paris, a reçu un accueil glacial de son commanditaire. Ce dernier a conservé ses jokers mais oublié son « sans filtre ». Transcrit dans la loi climat et dans d’autres textes, le résultat est en demi-teinte mais clairement en deçà des attentes et des enjeux. Metis a proposé une analyse des principes de fonctionnement et des attributions de la Convention, qui soulèvent les objections d’André Gauron. Thierry Pech, directeur général de Terra Nova, qui a assumé le rôle de coprésident du comité de gouvernance de la Convention de 2019 à 2021 en a fait un livre riche d’enseignements (« Le Parlement des citoyens », Le Seuil, octobre 2021).

Metis a également retranscrit les débats de la Convention, sur l’une des propositions les plus « disruptives », la diminution du temps de travail à 28 heures hebdomadaires, sans baisse de salaire. Alors que le mot « décroissance » n’est jamais prononcé dans ce débat, il est intéressant de constater à quel point les conventionnels apparaissent responsables et soucieux de l’acceptabilité de leurs propositions – celle-ci sera d’ailleurs rejetée par un vote sans appel de la CCC.

De leur côté, les entreprises françaises ont largement progressé dans la prise de conscience mais en dehors de quelques brillantes exceptions, restent frileuses en matière de mise en œuvre (voir : « Nos dirigeants sont-ils climato-sceptiques sans le savoir ? »). Peu d’entreprises ont été capables de faire pivoter leur modèle d’affaires et de concevoir la transition écologique comme une source d’opportunités plutôt que comme une contrainte (voir : « Le développement durable contre l’emploi ? »).

Ce manque d’ambition trouve son pendant au niveau international. Le 26 octobre 2021, soit cinq jours avant l’ouverture de la COP26 de Glasgow, l’ONU a sonné l’alerte[2], une fois encore : les engagements de réduction mondiale d’émissions de gaz à effet de serre pris par les Etats sont loin d’être suffisants. Ils devraient être plus de sept fois plus ambitieux pour espérer limiter le réchauffement à +1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle, seuil ambitieux fixé à la COP21 en 2015 par l’accord de Paris[3].

Les Nationally Determined Contributions (NDC), c’est-à-dire les engagements que les 191 pays signataires doivent déposer dans le cadre de l’accord de Paris permettent d’effectuer des projections. Les NDC déposées par 143 pays avant la COP26 et les promesses pas encore formalisées, comme celle de la Chine de réduire drastiquement ses émissions d’ici 2030, montrent que le monde se dirige désormais vers un réchauffement d’au moins +2,7°C. Les émissions de gaz à effet de serre seront en hausse de 16 % d’ici à 2030 alors qu’il faudrait qu’elles baissent dès cette année pour éviter de dépasser le seuil de 1,5 °C. Cependant, la Chine, l’Inde, l’Arabie saoudite et la Turquie (soit 33 % des émissions mondiales) n’ont toujours pas remis de plans actualisés. Seul le Royaume-Uni affiche un objectif compatible avec l’accord de Paris, avec une cible de diminution de 68 % des émissions d’ici à 2030.

Peu de pays ont saisi l’opportunité de leur plan de relance pour accélérer la décarbonation de leur économie. Le rapport du PNUE cité ci-dessus estime à seulement 17 à 19% la part des investissements post-Covid susceptibles de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le président de la COP26, le Britannique Alok Sharma, a estimé qu’il serait « plus difficile » d’obtenir un accord à Glasgow qu’à Paris, tandis que le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a jugé que les engagements actuels des Etats constituaient « un aller simple vers le désastre ».

Or, l’histoire récente a montré que très peu de pays font mieux que la trajectoire définie par leur NDC mais beaucoup d’entre eux ne tiennent pas cette trajectoire, ce qui signifie que le seuil de +2,7°C sera probablement dépassé… à moins d’un sursaut à la COP qui commence ce week-end (du 31 octobre au 12novembre) !

En août, le dernier rapport du GIEC[4] mettait déjà en garde contre le risque d’atteindre le seuil de 1,5°C autour de 2030, dix ans plus tôt que dans sa précédente estimation en 2018, menaçant l’humanité de désastres sans précédent.


ZOOM : synthèse des conclusions du rapport du GIEC d’août 2021

Le 9 août 2021, le GIEC a présenté le premier volet de son sixième rapport d’évaluation. Le rapport fournit de nouvelles estimations sur les chances de franchir le niveau de réchauffement global de 1,5°C, seuil préconisé par l’Accord de Paris.

    • Les émissions de gaz à effet de serre provenant des activités humaines sont déjà responsables d’environ 1,1 °C de réchauffement par rapport à la période 1850-1900.
    • Le seuil d’1,5°C de réchauffement, qui permettrait de limiter l’ampleur des conséquences du dérèglement climatique, devrait être atteint plus tôt qu’escompté. Même dans le scénario le plus optimiste, avec une réduction des émissions de CO2 drastique et immédiate, un réchauffement de +1,5°C pourrait être atteint dès le début des années 2030, soit dix ans plus tôt que la précédente estimation.
    • Le GIEC a construit cinq scénarios d’évolution du climat en fonction des quantités d’émissions de gaz à effet de serre émises « à partir de maintenant ». Si l’humanité continue la trajectoire qu’elle est actuellement en train de suivre, nous nous dirigeons vers les deux projections les plus pessimistes, soit un réchauffement d’ici 2100 de 2,8°C à 4,6°C pour le quatrième scénario, ou de 3,3°C à 5,7°C pour le cinquième.
    • Même s’ils étaient respectés, les engagements pris lors de l’accord de Paris en 2015 nous mènent à un réchauffement à 3°C. La dernière fois que la température globale de la planète était 2,5°C supérieure à celle observée sur la période de 1850-1900, c’était il y a trois millions d’années.
    • D’ici 2100, l’élévation du niveau de la mer pourrait atteindre un mètre dans le cadre du pire scénario. La hausse du niveau global s’est élevée à 20 centimètres entre 1901 et 2018. Cette élévation a été plus rapide que tout ce qui a déjà été observé depuis au moins 3.000 ans. Un processus qui aura un impact sur le long terme : il est attendu que le niveau de la mer continue à augmenter pendant des siècles, voire des millénaires en raison de la fonte des glaciers et la hausse de la température des océans.
    • Quelques degrés d’écart sur les prévisions se traduisent par des différences considérables. Par exemple dans un monde à 1,5 degrés de plus, on estime que 70 % du récif corallien disparaîtra. Dans un monde à 2 degrés de plus c’est 99%. Christophe Cassou , directeur de recherche au CNRS , climatologue et coauteur du rapport du GIEC, estime qu’une hausse de 1 degré de la température provoque une augmentation de 7 % de la vapeur d’eau contenue dans l’air, et donc de très fortes précipitations[5].

La publication de l’ensemble du rapport, qui comprend deux autres chapitres sur la vulnérabilité des systèmes socio-économiques, l’adaptation, et les façons de limiter ou atténuer les émissions, est prévu pour 2022. Il doit permettre d’éclairer les décisions politiques.


Comme je continue à entendre des remarques de la part de dirigeants d’entreprises encore dubitatifs sur les constats dits « alarmistes » voire « inutilement pessimistes » du GIEC, je synthétise ici quelques données sur le processus de fabrication des rapports du GIEC. Personne ne le fait remarquer mais je ne connais pas d’expérience plus robuste et convaincante de mise en pratique du concept d’intelligence collective.

  • Le premier volet du 6e rapport du GIEC d’évaluation sur le réchauffement climatique, publié le 9 août 2021 est le résultat du travail de 234 scientifiques originaires de 65 pays, depuis le dernier rapport de référence en 2013.
  • Il se base sur plus de 14.000 articles scientifiques.
  • Au cours du processus de rédaction, qui comporte trois phases de relecture par la communauté scientifique et les gouvernements, plus de 78.000 commentaires d’experts et de gouvernements ont été pris en compte. Tous les commentaires sont pris en compte par les auteurs.
  • 46 pays ont participé à la relecture par les gouvernements.
  • Le résumé pour les décideurs, récapitulatif de 40 pages, a été discuté ligne à ligne lors des 15 jours qui ont précédé la publication et a été approuvé par les représentants de 195 pays.

Je sais que la mode est aux formules chocs et aux slogans péremptoires, mais je pense que le résultat de ce processus mérite de lui conférer une certaine crédibilité…

Pendant ce temps-là, l’Europe… Je n’ose pas vous reparler du « Green Deal » présenté par Ursula von der Leyen, dont l’objectif officiel et prométhéen est de faire de l’Europe le premier continent neutre en carbone d’ici 2050, avec ses 100 milliards d’euros de budget « pour une transition juste qui embarque tous les citoyens ». Pascal Canfin, président de la Commission environnement, santé publique et sécurité alimentaire du Parlement européen, rappelle que le « Green Deal », c’est 54 lois qui vont être modifiées d’ici fin 2022, une transformation sans précédent qui fait système, d’autant qu’il faut y ajouter les aspects non législatifs, par exemple la politique monétaire de la BCE (qui intègre désormais l’enjeu climatique)[6]. Des ambitions considérables et des lenteurs d’exécution qui ne le sont pas moins…

Je vous recommande la lecture d’un tout récent rapport de la Plateforme RSE, qui fait un point sans concession sur les initiatives foisonnantes de l’Union autour du développement durable et de la RSE (« La RSE, un enjeu européen – Contribution aux travaux de la présidence française du Conseil de l’Union européenne », avis de la Plateforme RSE, octobre 2021).

Le temps du télétravail : contaminations vs entreprises

La crise sanitaire a fortement transformé le travail, notamment par la structuration des actifs en quatre lignes distinctes, qui semble survivre aux premiers confinements (voir : « Le travail à l’épreuve du coronavirus : 4 lignes de front »). Bien sûr, le rituel covidien du télétravail finit par arraser les meilleures volontés. Nous ne savons pas encore si nous sortons de la quatrième vague ou si des rouleaux plus puissants nous attendent au large. Mais nous sommes en pandémie et on n’a rien trouvé de plus efficace pour limiter les contaminations tout en préservant l’activité économique. Le télétravail permet de diminuer d’un quart les cas sévères de Covid-19 d’après une étude de l’Institut Pasteur et de l’Assurance Maladie.

Il faut donc multiplier les initiatives pour remettre de la sociabilité dans le distanciel, pour ne pas perdre le lien social, malgré ce qui fait « écran ». A ce titre, on lira avec intérêt l’article de Danielle Kaisergruber, qui relate la démarche de Res publica, permettant à ses salariés de travailler « anytime and anywhere » pour la moitié des 40 heures hebdomadaires, « mais dans la confiance et la transparence ».

J’entends déjà les grincheux : « facile, dans une petite entreprise »… Citons alors La Mutuelle Générale (1.600 collaborateurs), qui innove également avec ce que son directeur général, Christophe Harrigan, a appelé l’« open-travail ». Celui-ci effectue un véritable renversement des priorités en termes d’organisation du travail. « L’open-travail, c’est le salarié qui choisit son lieu de vie personnel et l’entreprise qui s’adapte à ce choix. C’est un travail qui s’exerce de n’importe où et ce qui doit primer, c’est que chaque salarié dispose d’un lieu de vie agréable et d’un temps de transport négligeable. C’est la qualité de vie personnelle qui doit prévaloir, et qui conditionne l’efficacité et la performance professionnelles, et non l’inverse »[7].

Les avancées opérées par Res publica ou la Mutuelle Générale rappellent le « flexiwork » finlandais. En Finlande, un grand accord de « travail flexible » a été conclu dès 2011, portant sur les horaires, puis en 2019 (donc avant la crise sanitaire), un autre accord sur le « flexwork anytime, anywhere ». Il y est question de travailler régulièrement en dehors de l’entreprise et la durée de travail est fixée à 40 heures avec la mise en place d’une banque du temps pour ceux qui voudraient travailler plus, en particulier les jeunes.

Comment ne pas y voir un lien de cause à effets : la Finlande est l’un des pays qui résiste le mieux au virus. Il y a certainement aussi des causes géographiques et sociologiques, mais au printemps 2020 près de 70 % de la population finlandaise était en télétravail. Là encore, l’Europe est aussi une source d’inspiration, avec sa banque du temps finlandaise, pour nous inciter à un rapport moins frénétique au temps et à la mise en œuvre d’un travail à distance socialement responsable (voir : « Le travail à distance est-il socialement responsable ? »).

Le temps de la création de valeur : société à mission vs pognon

Sortie un instant de la focale du coronavirus et de la crise climatique, l’actualité a braqué ses projecteurs sur Danone. En assemblée générale, ses actionnaires ont voté à 99,4% pour la transformation de leur groupe en société à mission en juin 2020, faisant de leur groupe la première entreprise du CAC 40 (et même, la première grande entreprise cotée) à se réclamer de cette qualité, possibilité ouverte par la loi PACTE. A peine 9 mois plus tard, voilà le Conseil d’administration qui débarque le dirigeant du groupe, Emmanuel Faber, qui portait cette mission avec une belle énergie. Cette destitution s’accompagnait d’un discours ambigu dénotant une certaine nostalgie pour la bonne vieille dictature du court terme et la focalisation exclusive sur les résultats financiers et le parcours boursier. Depuis le « double projet » élaboré par Antoine Riboud au début des années 1970, selon lequel performance économique et progrès social vont de pair, Danone semblait pourtant « taillée » pour incarner la société à mission.

La destitution d’Emmanuel Faber sonne-t-elle pour autant le glas de la société à mission ? D’ores et déjà, elle refroidit les enthousiasmes. Pour accompagner bon nombre d’entreprises sur leur transformation en société à mission, je peux en témoigner. Mais là encore, il est beaucoup trop tôt pour juger. Les trois fonds d’investissement qui ont obtenu cette destitution ont critiqué la faiblesse des marges (qui est en fait très relative) mais ils n’ont pas mis en cause la pérennité du projet de Danone. Les profondes dissentions au sein du Conseil et les multiples reproches adressés à E. Faber, dont un mode de management jugé comme solitaire, ont clairement joué un rôle (voir : « Danone, le crépuscule de la société à mission ?« ).

Enfin le silence du Comité de mission de Danone, présidé par Pascal Lamy, posait question puisque la principale attribution de cette instance, elle aussi créée par la loi PACTE, est de veiller à la bonne exécution de la mission que s’est donnée l’entreprise. Pascal Lamy s’est finalement exprimé et malgré la nécessaire discrétion qui entoure le fonctionnement des instances de gouvernance, cette expression était bienvenue. Les dirigeants et administrateurs sont souvent prolixes lorsqu’il s’agit de parler de responsabilité. Qu’ils sachent la prendre !

Le capitalisme patient n’a pas encore gagné sur l’absolutisme actionnarial du court terme. Mais pendant ce temps-là, ici aussi, l’Europe avance. Dans l’indifférence générale, elle a franchi un pas décisif vers un capitalisme responsable. En décembre 2020, les députés du Parlement européen ont adopté (par 347 voix contre 307) un rapport sur la gouvernance durable des entreprises. Elaboré par un député français, le centriste Pascal Durand (« Rapport sur la gouvernance d’entreprise durable », Commission des affaires juridiques), il envoie un signal clair aux entreprises : ces dernières doivent se préoccuper davantage de la planète, des êtres humains et des enjeux du long terme.

Cette résolution « invite la Commission à présenter une proposition législative visant à garantir que les obligations des dirigeants ne peuvent être interprétées, à tort, comme équivalant à la maximisation à court terme de la valeur actionnariale, mais qu’elles incluent au contraire l’intérêt à long terme de l’entreprise et de la société dans son ensemble… » (article 19). Comme l’écrit Armand Hatchuel, l’un des concepteurs de la société à mission dans l’une de ses tribunes dans Le Monde, elle « marque un tournant dans la conception de l’entreprise de l’Union et présente, vu de France, des arguments et des propositions audacieuses qui rejoignent le rapport Notat-Senard (mars 2018) et la loi PACTE (mai 2019) ».

Le texte, favorable à une réforme en profondeur du capitalisme, servira de base à deux nouvelles réglementations annoncées par la Commission européenne pour le second semestre 2021. D’abord, la directive sur la gouvernance durable des entreprises, portée par le Commissaire en charge de la justice, Didier Reynders (qui selon l’agenda européen, fera l’objet d’une présentation officielle le 8 décembre prochain). Ensuite, une révision de la directive sur la publication des données non-financières, promue par la commissaire Mairead McGuinness, en charge des services financiers.

Pour préparer la future directive sur la gouvernance durable des entreprises, la Commission a versé aux débats un rapport préparatoire, rédigé à sa demande par E&Y, qui à l’étonnement général (et à la colère des plus conservateurs, bien représentés dans le monde feutré de la gouvernance des grandes entreprises) est une véritable déconstruction de la gouvernance telle qu’elle se pratique en Europe (voir : « Study on directors’ duties and sustainable corporate governance« , EY report, July 2020).

Quant à la révision de la directive NFR (pour ‘Non Financial Reporting’) d’octobre 2014, elle porte désormais le doux nom de Corporate Sustainable Reporting Directive (CSRD) et va apporter des changements relativement radicaux, à la hauteur de l’urgence. Ainsi par exemple, les entreprises vont devoir publier un plan d’alignement de leur modèle d’affaires sur l’accord de Paris. Au-delà du reporting « extra-financier », elle apporte aussi une vraie réflexion sur le risque et la valeur, ce qui impose de se saisir de la question des normes comptables – la Commission a saisi officiellement l’EFRAG sur ce sujet. Enfin, elle pose la question des indicateurs et des données ESG (Environnement – Sociétal – Gouvernance), pour laquelle j’ai proposé dans Metis des moyens de retrouver une souveraineté européenne (« Information ‘extra-financière’ : reconquérir la souveraineté européenne »). Cette proposition a été reprise par la plateforme RSE dans son avis mentionné ci-dessus.

Conclusion (provisoire)

Pour la lutte contre le virus, pour la résolution de la crise climatique, pour un modèle européen et durable de gouvernance des entreprises, il y a loin de la coupe aux lèvres. Mais nous n’avons plus le temps d’attendre, de rester englués dans l’utopie. Albert Camus nous a prévenus : « Ce sont les rêveurs qui changent le monde, les autres n’en ont pas le temps ».

Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises,
Management & RSE

Pour aller plus loin :

Cet article est une version augmentée et actualisée d’un éditorial de Martin Richer dans Metis : « Avons-nous encore le temps ? »

Crédit image : Après la COP21, John Kerry alors Secrétaire d’Etat américain signe officiellement l’accord de Paris au siège des Nations Unies à New-York le 22 avril 2016. Sur cette photo empreinte d’émotion et de symboles, il tient sa petite fille sur ses genoux, illustrant ainsi la définition du développement durable : « Un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». Cette définition en fait institutionnalise un proverbe amérindien, citation dont beaucoup de politiques aiment endosser la paternité : « Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous empruntons celle de nos enfants ».

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[1] Formule que le général de Gaulle niait avoir prononcée.

[2] Rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE)

[3] Et quatre fois plus importants pour être compatible avec le plafond de +2°C

[4] Rapport du GIEC, 9 août 2021

[5] Libération, 31 juillet 2021

[6] Voir aussi Pascal Canfin, « Le nouvel âge progressiste de la mondialisation », Rapport Terra Nova, 15 juin 2021

[7] « Après le télétravail, passons à l’open travail! », Tribune de Christophe Harrigan, Le Figaro, 15 juin 2020


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