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Des analphabètes de tous pays, unis par « Langues comme Une »

« On voit notre module comme un temps qu’on leur met à disposition, poursuit-elle. Notre job, c’est de les mettre suffisamment en confiance pour qu’ils puissent trouver ce qu’ils cherchent. On en est à notre sixième module de ce type, et il n’y a jamais eu d’abandon volontaire, preuve que ça marche. Pour certains, il y a un déclic dans l’apprentissage de la langue, d’autres n’ont pas ce déclic, et continuent à venir pour les liens qu’ils tissent dans le groupe, simplement pour passer ces moments-là ensemble. C’est peut-être plus important pour eux que la maîtrise de la langue, alors tant mieux s’ils trouvent ça. »

Langue bantoue, couchitique, germanique…

Delphine Morinière et Marie Di Folco animent à tour de rôle ce module « alpha » qu’elles ont créé. Si l’on commence par le plus jeune, il y a Moussa le Ghanéen, qui parle parfaitement une langue indo-européenne germanique (l’anglais) que, par contre, il ne sait pas écrire. Il y a ensuite Stella, originaire de Centrafrique, Asmaou de Guinée, et Martine (1), qui ne veut pas que l’on sache d’où elle vient. Toutes les trois sont à l’aise à l’oral, mais l’écrit leur manque. La cinquième du groupe est Aline, plus réservée, qui commence à se faire comprendre à l’oral autrement qu’en souahili, une langue bantoue parlée couramment en Afrique des Grands Lacs. Vient ensuite Amina, plus âgée que ses précédentes camarades. La dame parle couramment l’amharique, l’oromo et le somali, trois langues de la famille des langues couchitiques. Quant à « papa » Ghulam, il parle le dari, une des 40 langues répertoriées en Afghanistan. Pour autant, l’ancien paysan communique sa joie d’être là par de nombreux gestes et sourires.

Le groupe transpire la diversité et la richesse. On devine que le parcours de chacun des membres pourrait être le sujet d’un documentaire à lui tout seul. Mais en ce moment, chacun profite du présent et travaille à l’avenir. Marie et Delphine ont appelé leur association « Langues comme Une ».

« Tout ce que l’on sait d’eux, c’est qu’ils ne sont jamais ou très peu allés à l’école. Mais on ne sait pas si c’est à cause de la guerre, de l’éloignement géographique ou de raisons économiques. On ne demande pas leur parcours. » Réfugiés politiques juridiquement reconnus, ou en cours de procédure, ou déboutés, ou inclassables, Marie et Delphine ne regardent que la motivation et l’adéquation du module avec les besoins des personnes. La formation ne coûte que 5 euros, c’est-à-dire le prix de l’adhésion à l’association, mais les places sont rares, seulement une dizaine. Les deux enseignantes ne retiennent que les « profils analphabètes », c’est à dire « qui n’ont pas les réflexes de la formation », et qui sont suffisamment disponibles pour être assidus aux 3 séances de 2 heures par semaine, et ce pendant 10 semaines. Le module est donc pratiquement gratuit, mais Delphine et Marie ne sont pas pour autant bénévoles. Les deux formatrices diplômées en français-langue étrangère (Fle) et en alphabétisation se rémunèrent grâce aux autres modules et formations qu’elles vendent avec Langues comme une, comme tout organisme de formation. Pour ce module d’alphabétisation, il y a également très peu de subventions : « On tient à rester libres pour accueillir qui on veut, c’est à dire dans l’ordre des inscriptions, tout simplement. »

Manque cruel de professionnels

Tout étranger non européen « qui a le droit de séjourner en France » et « qui veut s’y installer durablement » doit signer un « contrat d’intégration républicaine » (CIR), dit la loi. Dans ce cadre, les analphabètes bénéficient d’une formation relativement complète puisqu’elle peut compter jusqu’à 600 heures. « Mais souvent, les « alpha » (analphabètes, Ndlr), très minoritaires, se retrouvent mélangés avec les Fle (qui ont déjà été scolarisés dans leur langue maternelle, Ndlr). Ajoutez à cela une formation à temps plein, qui demande d’assimiler très rapidement beaucoup de savoirs : on ne s’imagine pas l’effort cognitif que cela demande pour eux. Beaucoup perdent pied. » Marie et Delphine accueillent ceux qui décrochent, et tous ceux qui n’ont pas eu l’occasion de « s’accrocher » à la formation du CIR. Le module qu’elles proposent est un des rares à destination des « alpha », hors CIR, qui soit proposé par des professionnels. La très grande majorité des enseignements de ce type est en effet assurée historiquement par des bénévoles.

« Les demandeurs d’asile n’ont pas droit à la formation du CIR. On a donc beaucoup de sollicitations de la part des Centres d’accueil pour demandeurs d’asile. On est aussi contactés par des associations d’aide aux femmes battues, des assistantes sociales, des chantiers d’insertion, ou des structures type Restos du cœur. Parfois, ce sont des amis qui les logent, ou des parents d’élèves qui nous connaissent et font passer le contact. » Sur un seul mois, Langues comme Une peut recevoir au moins un appel par jour pour une inscription au « module alpha ». Il y a environ 10  places par module.

« Vous ne pouvez pas vous imaginer la forte demande en alphabétisation, et le manque de professionnels formés pour cela. » Véronique Rivière est maîtresse de conférences en Sciences du langage à l’université Lyon 2. C’est une des rares universitaires à mener un travail de recherche sur l’alphabétisation des adultes. Elle co-dirige un Master français-langue étrangère, voie royale pour les futurs enseignants de français auprès des publics non francophones. Or, ce cursus est à l’image de la considération du monde universitaire pour les analphabètes, c’est-à-dire négligeable : « La formation part du principe que les publics savent lire et écrire dans leur propre langue. Sur les deux années de formation, seulement 15 heures sont dédiées à l’analphabétisme », déplore Véronique Rivière.

En 2017, quand Véronique Rivière a été sollicitée par Marie, son ancienne élève, pour être présidente de Langues comme une, on imagine, à l’entendre faire l’éloge des deux collègues, qu’elle n’a pas réfléchi longtemps pour accepter la proposition. « C’est un rôle qui me tient particulièrement à cœur. »

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