fbpx

Eloi Laurent, économiste : “Il n'y a pas de meilleur moment pour réaliser le caractère profondément inepte du PIB”

https://www.novethic.fr/fileadmin/Photo-EL-2020.jpg

Publié le 07 novembre 2021

Le PIB est-il un bon outil pour évaluer la prospérité d’un pays ? Alors que la France se félicite de retrouver 3 % de croissance, entre les inégalités, un système de santé aux abois, et un climat social tendu, d’autres indicateurs dessinent un tableau plus sombre de l’état de l’Hexagone. De quoi remettre en question l’indicateur phare, le PIB. Décryptage avec l’économiste Eloi Laurent pour qui “il faut sortir de la croissance pour entrer dans la pleine santé”. 

Le PIB est-il obsolète pour rendre compte de la situation de notre pays ?

Selon l’Insee, le PIB français a retrouvé son niveau d’avant crise, ce qui, techniquement, signifie que nous sommes sortis de la crise. Mais c’est tout l’inverse : la crise ne fait que commencer. Nous nous acheminons peut-être vers une cinquième vague de Covid, 4 millions de personnes ont basculé dans la vulnérabilité sociale, de nombreux étudiants sont en situation de grande précarité, des millions de jeunes ont vu leur scolarité bouleversée par la crise et le nombre de dépressions lourdes atteint des records. Les “Covid longs” affectent durablement la vie de 10 à 15% des personnes qui ont été contaminées : autour de 700 000 seraient donc concernées. On peut multiplier les exemples pour démontrer que la crise ne fait que commencer.  Je crois qu’il n’y a pas de meilleur moment pour réaliser le caractère profondément inepte du PIB. Le PIB est non seulement inutile, il est dangereux car c’est une illusion et un paravent.

En quoi est-ce dangereux de piloter les politiques publiques avec le PIB ?

Le PIB ne permet pas de rendre compte de la réalité sociale ou écologique. L’ampleur des effets de la pandémie n’a pas été mesurée et donc pas traitée. Résultat, les politiques publiques ne sont pas à la hauteur. Par exemple, en réponse à la pression énorme qui a pesé sur l’hôpital public, le gouvernement a fermé des lits. Donc, ce n’est pas un hasard si cette crise est toujours là. Sans même parler de la crise climatique : plus vous avez de croissance, plus vous avez d’émissions de gaz à effet de serre, donc plus vous aurez de destruction des écosystèmes et, finalement, de bien être humain. La croissance est l’énergie motrice de la crise climatique, l’efficacité énergétique est une illusion. La croissance n’est pas seulement aveugle, elle est aussi destructrice.

Quels indicateurs seraient plus efficaces pour établir des politiques publiques pertinentes ?

Il faut prendre en compte le bien-être et la santé, à la fois biologique et mentale, en intégrant l’éducation et les liens sociaux. La santé doit devenir notre boussole au 21ème siècle et il faut fonder nos actions sur la “peine santé”. L’espérance de vie a reculé en France en 2020 tout comme aux Etats-Unis. On voit bien la différence avec la croissance : l’espérance de vie réagit instantanément et traduit bien l’impact profond et durable de la crise, alors que le PIB sur-réagit de manière superficielle sur le moment pour oublier presque aussitôt le choc subi. Il faut donc sortir de la croissance pour entrer dans la pleine santé, qui est un tableau de bord constitué de l’espérance de vie, des inégalités environnementales, de la santé mentale, des liens sociaux… Tout l’enjeu est de transformer ces indicateurs de bien-être en politiques de bien-être. Je propose donc de les mettre au cœur de nos politiques publiques et notamment de mettre les finances publiques au service de ces objectifs. Concrètement, cela se traduira par la création de budgets en France qui ne soient pas des budgets de croissance mais de bien-être. 

Comment convaincre les pays d’abandonner la croissance, comme mesure phare de leur santé économique ?

Un nouveau réseau international a été créé : la “well being economy alliance” – “Weall” – dont je fais partie, qui a décidé de travailler directement avec des gouvernements sur l’intégration de ces indicateurs de bien-être dans leurs politiques publiques et dans leurs finances publiques. Nous collaborons avec plusieurs pays ou régions comme la Nouvelle Zélande, la Californie, la Finlande, l’Islande ou encore l’Écosse. Mais en France, on reste coincé dans le 20ème siècle ! On vote des lois pour la croissance, avec pour seul objectif de faire augmenter le PIB. Quand Bruno Le Maire dit que la “croissance dépasse ses espérances” : il y a une ironie involontaire, le PIB reste supérieur chez nous à l’espérance de vie !

Propos recueillis par Mathilde Golla @Mathgolla

Pour en savoir plus ou lire la suite : Source | Lien vers l'article