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Entrave à la situation

action renovation

« – Vous militez pour quoi ?

– La rénovation thermique des bâtiments. »

Un fourgon plus imposant arrive. Voilà le taxi. La porte coulissante s’ouvre, laissant apparaitre le métal du panier à salade où nous allons être enfermés. Le policier en face de nous demande si nous avons des cartes d’identité et qui est le chef. Silence radio. Un par un, on embarque à bord de la prison roulante. Comme pour m’accueillir, Nico me lance :

– Ça va ?

– Ça va.

Le dernier monte, la porte se ferme, le verrou raisonne dans l’habitacle, la pression redescend. Quelques sourires complices regagnent les visages, ils se disent : « On l’a fait, c’est fini. » La parole revient, les premières anecdotes. Il n’y a pas de fenêtre, seulement des led blanches au plafond et des sièges en plastique gris. La sirène reste allumée presque tout le trajet. De l’extérieur, les gens doivent penser que la police a attrapé des délinquants. Mais à l’intérieur c’est nous : émus, penauds mais fiers.

Le bruit du verrou raisonne et la porte s’ouvre enfin. Lumière. Une haie d’honneur et d’uniformes nous indique l’entrée de la préfecture de Police du treizième arrondissement. Un des policiers lâche : « On va prendre les escaliers, c’est plus écolo ça va leur faire plaisir. » On nous fait asseoir sur un banc, trop petit, certains se retrouvent par terre. L’officier de police judiciaire (OPJ) arrive. C’est lui qui mène la danse. Il doit faire 1,75m, des yeux bleus et vifs, musclé, tee-shirt moulant. Pas d’uniforme, un flingue à la ceinture. Une dégaine de cow-boy. Il reconnait trois personnes qu’il a déjà vues. Il nous demande de quelle organisation il s’agit. Nico répond :

– Dernière Rénovation.

– Vous militez pour quoi ?

– La rénovation thermique des bâtiments.

Il explique que c’est le week-end et que ça ne les arrange pas. L’effectif est divisé par deux, ça va être plus long. Pas de réponse.

– Je vais prendre vos identités. Monsieur, je vais commencer par vous. Votre prénom ?

– Nicolas

– Votre nom ?

Nico hésite.

– Je n’ai rien de plus à déclarer.

L’OPJ sourit, comme si il trouvait ça mignon.

Il se tourne vers moi.

– Monsieur, même chose, votre prénom ?

– Clément.

– Votre nom ?

J’hésite. Je demande si je suis officiellement en garde à vue. Il me certifie que oui. Je sais qu’il peut me mettre une simple amende si je donne mon nom trop tôt.

– J’en reste là.

Il lève les yeux au ciel. Je préfère avoir l’air parano que de me faire coincer.

– Très bien. Vous devrez me donner votre grande identité tout à l’heure de toute façon.

Je sais que c’est de l’intox. Les suivants ne disent plus rien, même pas leur prénom.

« Je n’ai rien à déclarer »

Il doit être 14 heures. Je demande au policier qui nous surveille si je peux aller aux toilettes et il me dit d’attendre. Attendre quoi ? Aucune idée. Parmi ceux qui nous surveillent, il y a une majorité d’hommes, costauds. Gilet pare-balle, lampe torche, flingue, menottes, protections, rangers, smartphone, petites blagues. Ils s’emmerdent. Mais pas le temps pour les toilettes. Je tente le bluff :

– Ça commence à être critique…

– C’est l’OPJ qui décide.

Foutaises. Les premiers reviennent des vérifications d’identité.

– Ça va ?

– Ça va.

Certains OPJ ont l’air plus sympa que d’autres, plus enclin à respecter le droit au silence. Je tombe sur le cow-boy, que j’identifie comme le chef. Il me dit que je suis placé en garde à vue et me lit mes droits : garder le silence, prendre un avocat, voir un médecin, contacter quelqu’un. Je demande seulement à contacter quelqu’un.

– Quel est votre lien avec cette personne ?

– Je n’ai rien à déclarer.

Il fait l’agacé mais n’insiste pas.

Un texte de loi qui n’existe pas

Il commence : Nom, Prénom, date et lieu de naissance, nom et prénom des parents, adresse.

– Ah vous habitez dans le Nord, je suis de là-bas moi, lâche-t-il pour créer une proximité artificielle.

Je repense à mes amis du Nord, au carnaval de Dunkerque, aux estaminets, aux frites, à la chaleur du Nord, mais ce n’est pas cette chaleur là que j’ai en face de moi.

– C’est une maison où un appartement ?

– Je n’ai rien à déclarer.

Il comprend que je garderai le silence et me dit que c’est un délit de ne pas lui donner ce qu’il appelle la « grande identité », c’est-à-dire les informations sur ma situation familiale, mon travail, mes revenus. Il évoque un texte de loi qui n’existe pas. À chaque question je guette le piège. L’échange est morcelé, poussif. Je ne signe pas le procès verbal. Il me dit que j’ai tort. Je grimace un sourire, sans provoquer, juste pour montrer une réaction. Il compose le numéro que j’ai donné et branche le haut parleur.

– Bonjour, préfecture de police du XIIIème arrondissement de Paris. Vous êtes bien Paola ?

– Oui.

Je reconnais ce « oui », si proche et si lointain.

– Je suis en compagnie de Monsieur Osé qui a été placé en garde à vue, il souhaiterait vous parler.

Il approche le téléphone.

– Allô ?

J’ai trois informations à lui communiquer : l’heure de mon interpellation, le lieu où je suis détenu et le motif : entrave à la circulation. Je lui demande si elle a bien eu mon message d’hier.

– Oui.

– Je te laisse, à bientôt.

Juste un petit tutoiement, aucune place pour la tendresse.

L’OPJ me raccompagne à la porte. Je lui dis que j’aimerais bien aller aux toilettes. 

Retour sur le banc.

– Ça va ?

– Ça va.

On attend, on chuchote. Je me lève pour me dégourdir les jambes et je me rassois.

Le cow-boy apparait.

– J’allais pisser et j’ai pensé à vous.

– C’est gentil.

– C’est pas la grosse commission non ?

– Non.

– On va aux urinoirs alors.

Il me dit sur le ton de la confidence qu’on devrait parler plus aux auditions, que garder le silence nous dessert, qu’on devrait prendre un avocat aussi. J’écoute. Il n’est pas de mon côté. On se lave les mains. Ce moment d’intimité est troublant. Nous nous regardons dans la glace, comme dans les films. L’espace d’un instant, il n’est presque plus l’OPJ et je ne suis presque plus le manifestant arrêté : nous sommes deux humains qui se lavent les mains.

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