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Environnement : Vers l’élaboration d’un Toxi-Score

Le quatrième plan national Santé environnement 2021–2025 (PNSE 4), lancé en mai 2021, prévoit l’élaboration d’un nouveau système d’étiquetage visant à évaluer les risques des produits de consommation, sur le même principe que le Nutri-Score : le Toxi-Score. À qui s’adresserait ce nouveau système ? Sur quels résultats en toxicologie et en santé publique pourrait-il s’appuyer ? Quels sont les défis à relever pour le mettre en place ?

Un article à retrouver dans le magazine de l’Inserm n°50

Nettoyants pour sols, lessives, produits pour lave-vaisselle, désinfectants, sprays pour cuisine et salle de bains… Selon le ministère de la Santé, les Français achètent plus d’un milliard de produits ménagers par an. En raison de la pandémie de Covid-19, qui incite nettoyer et à désinfecter plus souvent, ce marché a même bondi de 24 % en 2020, d’après Nielsen, institut d’études marketing. Or, ces produits peuvent être nocifs pour la santé et l’environnement, et leurs étiquettes, souvent incompréhensibles, rendent difficile l’évaluation de leurs dangers par le consommateur. C’est ainsi qu’est né le concept de Toxi-Score, qui permettrait d’apprécier le risque lié à l’utilisation d’un produit en un coup d’œil, précise le ministère de la Santé. « L’annonce du développement d’un tel outil est une excellente nouvelle pour tous : même pour un toxicologue, il est souvent difficile d’évaluer la nocivité d’un produit ménager, l’étiquette de ces articles n’indiquant pas toujours la liste exhaustive de leurs ingrédients », commente Robert Barouki, directeur de l’unité Inserm Pharmacologie, toxicologie et signalisation cellulaire* à Paris et lauréat du prix Opecst-Inserm 2018. « Un tel label pourrait pousser les consommateurs choisir les produits les moins néfastes et être, de ce fait, très bénéfique pour la santé publique sur le moyen et long terme », analyse Nicole Le Moual, épidémiologiste au Centre de recherche en santé des populations** à Villejuif.

Plusieurs risques à long terme

Sur le plan sanitaire, outre des troubles immédiats (vertiges, nausées, irritations cutanées…), les produits ménagers pourraient exposer, à long terme, à d’autres risques plus sérieux : cancers, difficultés respiratoires, troubles de la reproduction… Ainsi, une étude de l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) publiée en 2013 a permis de tester 54 produits représentatifs du marché. Elle a conclu que 91 % des produits concernés émettaient, en conditions réelles d’utilisation au sein de la « maison laboratoire » du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) en région parisienne, du formaldéhyde – un composé classé cancérogène certain. D’autres travaux, publiés en 2018 par l’équipe de Nicole Le Moual et qui ont porté sur 6 235 utilisateurs suivis pendant plus de 20 ans, ont révélé que faire régulièrement le ménage serait aussi nocif pour les poumons que de fumer une vingtaine de cigarettes par jour pendant 10 à 20 ans : cela se traduit par une diminution de la capacité respiratoire, plus rapide d’année en année.

Chez ces personnes, le volume d’air maximal expiré par seconde est de ‑22 millilitres par an en moyenne, contre ‑18,5 ml/an chez les non-utilisateurs de produits ménagers. En décembre 2020, une étude menée par l’association de consommateurs UFC-Que Choisir sur plus de 244 références de produits ménagers a conclu quant à elle que 40 % des détergents « sont déconseillés ou à éviter » en raison de composés potentiellement toxiques pour la reproduction. En cause : les substances telles que l’ammoniaque (dans les nettoyants pour vitres, toilettes, salles de bains), les composés organiques volatils comme le formaldéhyde et les terpènes (dans la plupart des produits d’entretien), ainsi que le dichlore (eau de Javel) ou encore les phtalates (assouplissants, désodorisants). Concrètement, le Toxi-Score permettrait d’évaluer la toxicité des produits nettoyants et désinfectants en tenant compte de la présence ou non de tels composés, et d’indiquer le niveau de risque du produit via un code couleur et des lettres, compréhensibles par tous après une lecture rapide. À l’instar du Nutri-Score, le Toxi-Score pourrait classer les produits ménagers en catégories (A, B, C, D ou E, du vert au rouge), où les plus sains seraient estampillés d’un A vert, et les plus à risque d’un E rouge. De fait, « l’idée du Toxi-Score n’est pas nouvelle », relève Robert Barouki. En 2019, l’Institut national de la consommation (INC) a émis l’idée d’un outil similaire, le Ménag’Score, et lancé une pétition en ligne pour imposer son adoption.

De nombreux obstacles à surmonter

Mais avant de voir ce système d’étiquetage fleurir sur tous les produits ménagers – et potentiellement sur d’autres produits de grande consommation comme les produits phytosanitaires, de bricolage, de décoration – il faudra relever plusieurs défis. « Le Toxi-Score sera plus difficile à mettre au point que le Nutri-Score », souligne Robert Barouki.

Il existe au total plusieurs milliers d’ingrédients potentiellement toxiques qui peuvent entrer dans la composition des produits incriminés, contre une dizaine seulement de macronutriments et autres composés pris en compte pour évaluer la qualité nutritionnelle des aliments. Pour simplifier le puzzle de l’évaluation de la toxicité, « il faudra au préalable déterminer quels composés retenir pour l’évaluation des risque », développe le toxicologue. De plus, le projet soulève plusieurs questions difficiles à résoudre. « À partir de quels seuils classer tel ou tel constituant comme nocif ? Faut-il créer un outil spécial pour les personnes les plus vulnérables, comme les femmes enceintes et les enfants ? Et en ce qui concerne les risques environnementaux, faudra-t-il prendre en compte les polluants rejetés lors de la fabrication et du transport d’un produit ? » 

Enfin, l’ambitieux projet de Toxi-Score devrait buter sur une limite majeure : « Le manque de données concernant de nombreuses substances déjà utilisées, mais peu ou pas encore étudiées, comme les composés perfluorés », regrette Robert Barouki. Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), sur les 100 000 substances chimiques autorisées en Europe, seules 3 000, soit 3 %, sont suffisamment évaluées. Le constat d’impuissance est le même en ce qui concerne l’évaluation des risques liés à l’effet cocktail, c’est-à-dire les effets toxiques incertains liés au mélange de plusieurs substances en petite quantité, qui, prises indépendamment, ne sont pas nécessairement nocives.

Heureusement, des avancées récentes pourraient accélérer la recherche dans ce domaine. Un nouveau système informatique fondé sur l’intelligence artificielle, conçu par des chercheurs de l’Inserm menés par Karine Audouze*, permet d’analyser les informations dispersées dans la littérature et les bases de données scientifiques sur une substance donnée. Cet outil pourrait révéler rapidement de possibles effets toxiques sur une substance peu étudiée, ou pour laquelle les données sont éparses et hétérogènes.

S’acharner malgré les défis

De fait, l’ampleur du défi ne tient pas qu’à des problèmes scientifiques. Pour que le Toxi-Score connaisse le succès du Nutri-Score, il faudra aussi convaincre les fabricants de l’adopter : dans un premier temps, il ne devrait pas être obligatoire. « L’opportunité » de le rendre contraignant pour les industriels ne sera étudiée que plus tard, si la réglementation européenne le permet, précise le plan PNSE 4. Quoi qu’il en soit, Robert Barouki estime qu’il ne faut plus attendre pour développer un tel outil. Même si sa première version est imparfaite et incomplète, et acceptée par seulement une minorité d’industriels, ce sera déjà un grand progrès. Actuellement, nous achetons des produits dans la plus parfaite ignorance. Selon la ministre de l’écologie Barbara Pompili, le Toxi-Score pourrait faire son entrée dans les rayons ménagers dès 2022.

Notes :
* Unité 1124 Inserm/Université de Paris, Toxicologie, pharmacologie, et signalisation cellulaire** unité 1018 Inserm/Université Paris-Saclay, Centre de recherche en santé des populations, équipe Épidémiologie respiratoire intégrative

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