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Etre un leader éthique pendant l’apocalypse

Chroniques d’experts

Leadership

Le 09/12/2022

leader ethique apocalypse

© Getty Images


Temps de lecture : 9 minutes

Et si une série télévisée apportait aux dirigeants d’organisation de précieux enseignements sur le management de crise ?

Les crises globales se succèdent à un tel rythme qu’elles deviennent la norme. Afin de les traverser dans les meilleures conditions, le leadership doit évoluer pour devenir plus éthique, c’est-à-dire plus responsable, mais aussi plus relationnel et plus authentique.

A la pandémie de Covid-19 viennent s’ajouter la guerre en Ukraine, la crise climatique, ainsi que les mesures protectionnistes, l’instabilité politique ou l’autoritarisme de certains pays. En résultent une inflation importante, une pénurie d’énergie et d’autres matières premières et composants, un risque nucléaire et un climat social très tendu, le tout dans une atmosphère particulièrement instable et anxiogène. Dans ce contexte, la résilience et l’agilité des organisations sont devenues critiques : pour qu’elles survivent dans cet environnement hostile, elles ont besoin de leaders qui leur permettront d’affronter les menaces et de surmonter les épreuves.

Si certains collapsologues font des prévisions apocalyptiques et prévoient un effondrement de la société – et même la fin de l’humanité à brève échéance –, la situation reste encore assez éloignée des pires scénarios de science-fiction. Cependant, qu’un virus mortel conduise à des affrontements dans les supermarchés, des files d’attentes interminables, des villes désertées, des hôpitaux submergés et des leaders complètement dépassés par la situation n’est pas sans rappeler certains jeux vidéo, films ou séries. Nous nous intéresserons ici à The Walking Dead, série télévisée qui a battu de nombreux records. Pour rappel, elle met en scène des groupes de survivants qui essaient à la fois d’échapper aux zombies contaminés par un virus et aux autres groupes prédateurs ; ils doivent surmonter le manque de ressources, l’isolement, le découragement, l’incertitude et la peur de l’avenir. La théorie de la métaphore organisationnelle de Gareth Morgan nous permet de mettre en parallèle la lutte des organisations pour leur survie en ces temps de crise avec la lutte de chaque communauté mise en scène dans la série.

Alors que les ultimes épisodes de The Walking Dead viennent d’être diffusés en novembre 2022, les onze saisons de la série ont révélé une palette complète de leaders aux styles très différents : éthique, sensible, visionnaire, antagoniste, autoritaire, mégalomane, paternaliste, protecteur et messianique. La série donne ainsi un aperçu de la diversité des pratiques dans un contexte de crise extrême, dont certaines peuvent constituer des exemples à suivre pour les leaders.

Le leader bienveillant : détermination, collaboration, transformation

Le héros des premières saisons de The Walking Dead est le shérif adjoint Rick Grimes, le leader d’un groupe de survivants dont on suit les aventures. Rick s’efforce de transmettre à chacun des membres de son groupe ce dont il a besoin pour survivre, particulièrement à ceux qui n’y parviendront pas sans évoluer radicalement. Loin d’écarter ou de marginaliser les plus faibles, il va au contraire leur apprendre à devenir de véritables leaders capables d’exploits héroïques. Rick Grimes ne se considère pas plus important, ou supérieur à ceux qui le suivent. Il partage les mêmes conditions de (sur)vie, soucis, combats, souffrances et espoirs que les autres personnes de son groupe.

Bien qu’il soit un leader charismatique, il est avant tout un manager d’équipe bienveillant et extrêmement efficace qui pense avant tout à ce qui serait bien pour son groupe. Il cherche à fixer des objectifs collectivement en intégrant les suggestions des autres. Il planifie et essaie d’anticiper les opportunités comme les menaces. Il assume la faute des échecs et félicite les autres pour les succès. Il s’efforce d’être direct et transparent quand quelqu’un commet une erreur et met en péril le reste du groupe. Il implique les autres dans des réunions productives au cours desquelles des choix doivent être faits et des décisions prises. Rick Grimes ne cherche pas à être un homme providentiel et organise rapidement un conseil pour présider aux destinées du groupe. Ce management horizontal implique qu’il accepte de ne pas tout contrôler et que certaines décisions n’aillent pas dans son sens.

Vous pouvez visionner ici un extrait de Rick Grimes, héros des premières saisons de The Walking Dead.

L’un des objectifs de Rick est de stimuler la cohésion et l’esprit d’équipe plutôt que l’individualisme. Il sait que chacun aura les meilleures chances de survie si les membres du groupe restent unis et se soutiennent. Des leaders éthiques, semblables au héros Rick Grimes, ont dû faire face dans leurs entreprises aux conséquences dévastatrices de la pandémie de Covid-19. Ces appels ont entraîné un changement dans les pratiques industrielles d’entreprises telles que General Motors. Ainsi, la P-DG du constructeur américain, Mary Barra, a créé une alliance avec une entreprise médicale qui fabrique des respirateurs. De même, la Ford Motor Company, dirigée par Jim Farley, s’est tournée vers la construction de ventilateurs.

Le leader tyrannique : domination, humiliation, sacralisation

Totalement à l’opposé de Rick Grimes, Negan est le chef des Sauveurs, une armée de mercenaires chargée de piller et d’accumuler des biens pour lui. Les groupes souhaitant collaborer avec les Sauveurs doivent accepter de donner 50% de ce qu’ils possèdent, cultivent ou fabriquent en échange d’une protection. Ce nouvel ordre mondial qui ressemble à de l’esclavage, contredit l’ambition de Rick Grimes d’offrir à son fils Carl un avenir viable. Negan sait que Rick ne supporte pas de perdre le contrôle et d’enfreindre ses principes. Plutôt que de tuer son potentiel rival, il préfère l’humilier et montrer son pouvoir et sa domination. Il prend le temps de prouver à Rick qu’il n’est plus le leader et qu’il doit se soumettre à son autorité.

Negan est un leader psychopathe qui aime faire souffrir et qui se nourrit de la haine que les autres ressentent envers lui. Immoral et machiavélique, il opère comme le gourou d’une secte, avec des disciples qui vénèrent sa personnalité et dont le cri de ralliement est « Je suis Negan ». Capable d’anticiper et d’analyser les actions de ses adversaires, il s’amuse à les piéger puis à les torturer le plus longtemps possible. Cependant, Negan préfère ne pas tuer ses victimes. Comme il le dit, « Je veux que tu travailles pour moi. Tu ne peux pas faire ça si tu es mort.»

La gestion par la terreur cynique et brutale existe dans certaines entreprises. Steve Jobs a traité certains employés de manière épouvantable au début de sa carrière et a totalement manqué d’empathie et de considération. Travis Kalanick, fondateur et ancien P-DG d’Uber, fournit un exemple récent de telles pratiques. Il aurait favorisé une culture d’entreprise dans laquelle le harcèlement, l’humiliation, la violence verbale et l’intimidation étaient courants. Même s’il a réagi en disant qu’il était temps pour lui de « changer en tant que leader et de grandir », son style combatif et agressif lui vient naturellement et nécessite un travail profond d’introspection pour changer, ce qu’a réussi à faire Negan dans la série.

Tout dans l’apparence et l’attitude de Negan reflète sa position de leader : la posture, la gestuelle, les vêtements, les accessoires, le langage, le ton, les mimiques et l’intimidation physique. Il veut aussi sentir, voir et entendre que les gens le craignent et se soumettent à sa volonté. C’est pourquoi Negan menace, humilie et torture Rick dès leur première rencontre, et qu’il continuera ensuite de tout faire pour le terroriser. Il veut voir physiquement son renoncement et sa soumission. Malgré les paroles et les promesses de Rick, Negan ne croit aucunement en son allégeance, car il voit toujours des signes physiques de son leadership dans son comportement ou son regard. Voici ici un exemple de Negan humiliant Rick une nouvelle fois.

L’une des principales forces de Negan est son pouvoir de persuasion. Il a réussi à sacraliser son leadership, donc à le rendre durable, ce qui n’est pas sans rappeler certains leaders politiques autoritaires passés ou présents. Le fait que ses partisans s’appellent les Sauveurs et que leur quartier général soit le Sanctuaire est une référence directe au christianisme, soulignant l’aspect religieux du leadership de Negan. Ceux qui le suivent sont prêts à faire n’importe quel sacrifice. De nombreux chefs d’entreprise sont devenus légendaires, créant une aura magique et surnaturelle autour d’eux, comme Andrew Carnegie, Henry Ford, John Rockefeller, Walt Disney, Warren Buffett, Richard Branson, Gordon Moore, Michael Dell, Steve Jobs, Bill Gates, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos et Elon Musk.

Le leader paternaliste/maternaliste : protection, inclusion, vision

D’autres leaders de The Walking Dead comme King Ezekiel ou Deanna Monroe ont une approche du leadership qui les conduit à isoler les membres de leur communauté des dangers qui les menacent et à leur donner l’illusion d’un monde plus sûr qu’il ne l’est réellement. Ce fut par exemple la réaction à la pandémie de Covid-19 de dirigeants négationnistes tels que Donald Trump aux Etats-Unis et Jair Bolsonaro au Brésil, qui a conduit à la négligence et à un nombre de victimes record pour les deux pays les plus touchés. Le populisme a eu les mêmes effets en Grande Bretagne avec Boris Johnson et en Inde avec Narendra Modi. Cependant, ce leadership peut aussi parfois prendre une forme plus visionnaire et messianique comme ce fut le cas en Israël, où une excellente gestion de l’information et des flux logistiques a permis de rassurer la population et de la vacciner très rapidement, limitant le nombre de victimes.

Certains personnages de The Walking Dead sont devenus des leaders grâce à une combinaison de circonstances parfois indépendante de leur volonté. S’ils peuvent être très appréciés, ils ne sont pas à leur place et ne jouent leur rôle que parce que le contexte les y oblige. Ces leaders involontaires ou opportunistes ne gardent généralement pas longtemps leur poste, soit parce qu’ils préfèrent y renoncer face à la difficulté, soit parce que d’autres qui le convoitent prennent leur place. De tels dirigeants sont dangereux, car ils occupent un poste à très grandes responsabilités tout en étant incompétents. Avant la crise du Covid-19, certains dirigeants avaient des postes pour des raisons politiques et ne rencontraient que des problèmes de gestion administrative. Alors que le monde a plongé dans une pandémie mortelle, ces dirigeants commodes n’étaient pas à la hauteur des enjeux et ont dû être remplacés.

Principaux enseignements pour le management de crise

Les catégories de leaders mises en scène dans The Walking Dead sont utiles pour permettre aux entreprises de comprendre l’impact des différents styles de leadership sur leur capacité à affronter des crises violentes et imprévisibles telle que la pandémie de Covid-19. L’analyse fait émerger quatre grandes tendances :

1. La capacité d’adapter le style de leadership au contexte est essentielle pour réagir rapidement et efficacement. Plus que jamais en période de crise, la capacité à faire évoluer le leadership en fonction de la situation est un avantage concurrentiel. L’agilité du leader favorisera l’agilité de l’organisation et sa capacité à se reconfigurer pour affronter ou éviter les menaces.

2. Si de nombreux théoriciens du management ont proposé diverses typologies du leadership, les situations de crise permettent de distinguer radicalement les leaders éthiques et non éthiques en fonction de leurs performances. La crise du Covid-19 l’a bien montré à la fois dans les gouvernements, les institutions et les entreprises.

3. Une des qualités attendues des leaders en période de crise est la capacité à former d’autres leaders ou de futures générations de managers, ce qui est très bien illustré par plusieurs cas dans la série – comme Maggie Greene ou Carol Peletier, dont les personnages progressent à chaque saison. Cette dynamique de « stewardship » loin d’être la plus répandue prend tout son sens en période d’incertitude élevée.

4. Une situation complexe, voire chaotique, représente un environnement propice à l’émergence des leaders avec un fort potentiel. Cela peut être une opportunité pour l’institution concernée sous réserve qu’elle le permette et que le corps social l’intègre.

Les analogies entre les œuvres de fiction et le leadership dans les organisations ne sont pas nouvelles. Avec la multiplication des séries à la télévision et sur les plateformes, il est judicieux d’utiliser ce nouveau matériau comme un véritable outil pédagogique afin de former aux bonnes pratiques de gestion et d’accompagner les organisations dans leur transformation ou, plus généralement, dans la conduite du changement.

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