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Face à l’école numérique, nous ne sommes pas seuls

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En 2015, nous avons lancé l’Appel de Beauchastel contre l’école numérique, pour inciter à se manifester ceux qui refusaient déjà les injonctions à consommer la quincaillerie numérique en milieu scolaire, ou à renseigner les logiciels administratifs proliférant alors. Ceux qui nous ont rejoint ont donc pris le risque d’affirmer publiquement leur désobéissance motivée. Ce texte commençait par un questionnement évoquant chaque moment où il fallait choisir entre vivre un rapport direct avec les élèves et les collègues, ou alors suivre des protocoles numériques. Or, si l’on pouvait encore avoir l’illusion du choix au milieu des années 2010, nous craignons qu’aujourd’hui il ne soit plus possible d’imaginer un enseignement sans écran, un enseignement réel, c’est-à-dire non virtuel.

Au gré de crises qui s’enchaînent et de l’administration de nos vies qui nous enchaîne, nous avons appris à composer avec l’inacceptable : subir le fichage et la surveillance de tout et de tous dès le plus jeune âge, devenir des exécutants de procédures en ligne, avoir des écrans comme compagnons principaux, s’accommoder des troubles physiologiques et psychiques qui en découlent, des réseaux (a)sociaux qui déchirent le tissu social, de la fin de la vie privée… Alors que l’on nous fait croire que le numérique peut sauver l’économie et la planète en même temps, que cliquer c’est apprendre, que l’on peut faire classe sans y être, etc., les mises à jour de l’école numérique sont toujours plus douloureuses. D’autant que les symptômes sont bien connus et largement évoqués par d’autres : souffrance au travail, perte de sens, burn-out, démissions, suicides.

Avant, l’institution ou les collectivités tentaient désespérément de démocratiser l’informatique au moyen de plans d’équipements successifs ; aujourd’hui, tout le monde étant équipé (ou presque, au moins en ordiphones), y compris les jeunes, l’ensemble de la scolarité et des modalités de travail ont en partie basculé sur les serveurs. Sans cette bascule préalable, les confinements de l’école à une parodie d’enseignement n’auraient pu être décrétés : c’est parce que l’enseignement était en cours de dématérialisation (2) que le paroxysme de l’absurde a été atteint avec la continuité pédagogique à distance. Cet épisode a montré, dit le ronron médiatique et académique, les limites en la matière, et le caractère irremplaçable des enseignants (il faut sans doute comprendre, comme pour les soignants, qu’on ne recrute plus de remplaçants). Nous constatons que, si la société a toujours besoin de faire garder ses enfants, certaines pratiques ont connu un fort développement sur lequel on reviendra difficilement : banalisation des échanges électroniques permanents entre enseignants, familles, institution, élèves mêmes ; instabilité et évolution permanente (emploi du temps, rendez-vous, travaux à rendre) qui impose la connexion sous peine de rater l’information pertinente ; développement de la visio-conférence partout où la présence n’est pas activement réclamée ou bénéfique à l’ordre social.

Si le logiciel tourne, l’école fonctionne

Tout cela s’est appuyé sur les obligations que nous dénoncions (appel en ligne, cahier de textes électroniques) alors qu’elles paraissaient anodines il y a dix ans. Elles ont permis le développement des logiciels de gestion, dont le plus connu est Pronote, qui ont ainsi, à coup de nouvelles fonctionnalités, intégré tous les types de données produites par les établissements du secondaire : l’inversion est maintenant achevée, c’est la vie réelle de l’établissement qui a pour finalité de remplir et faire tourner Pronote. Tout le monde peut être chez soi, si le logiciel tourne, l’école fonctionne. Cela confirme que le numérique n’est pas un outil que l’on pourrait choisir d’utiliser ou non suivant les situations, mais un système qui s’impose à tous et en toute circonstance, en nous demandant d’adopter un fonctionnement machinique. Notons au passage que, pour obtenir de plus en plus d’équipements numériques, l’État finance le privé (notamment à travers les équipements et logiciels payants), prépare la génération de demain à s’adapter aux prothèses électroniques et à croire que les Gafam sont le monde.
Ainsi, depuis l’année scolaire 2018-2019, nombre d’enseignants de lycée ont vu leurs conditions de travail changer. Un nouveau dispositif algorithmique organisant le tri des demandes pour les études supérieures, Parcoursup, a été mis en œuvre cette année-là. Peu à peu, cette technologie est devenue prépondérante dans le déroulement de la scolarité au lycée, pour les familles, les élèves et les enseignants. Dans son sillage, un cortège de dégâts pédagogiques, professionnels et psychologiques. L’infléchissement s’est mué en basculement.

La technologie Parcoursup – couplée à l’équipement en smartphone et à l’isolement produit par la disparition du groupe-classe – est en train d’opérer une mutation anthropologique chez les élèves et de détruire le métier de professeur. Ce que nous soulignons, c’est que cela s’inscrit dans une certaine vision de la nature, de la société et des hommes, modelée par le capitalisme technologique.
On rappellera ainsi que Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation Nationale à la longévité record, avait pour mentor le neuroscientifique Stanislas Dehæne, spécialiste de la plasticité neuronale et du cerveau computationnel. Pour Dehæne, les sciences cognitives montrent que le cerveau est organisé dès l’enfance comme un enchevêtrement d’algorithmes, que l’apprentissage ne ferait que recycler à des fins scolaires. Le cerveau est (vu comme) une machine, que l’on pourrait programmer ou reprogrammer à satiété. Ces présupposés de la neuropédagogie, qui n’ont pas été discutés par le nouveau ministre, s’inscrivent dans une histoire longue du mode de connaissance scientifique, à partir du XVII e siècle : mathématisation de la nature, homme-machine, cerveau-machine, calculateurs mécaniques, puis électriques, et désormais ordinateurs et cerveau-algorithmique (3). Autrement dit, une conception de la réalité culminant après la Seconde Guerre mondiale dans la cybernétique, ce projet de maîtrise intégrale du monde par la mise en fiches et en nombres de tout l’existant.

L’enseignement est une épreuve subjective

Quels sont les effets bien matériels de ces visions et technologies immatérielles ? Dans la mesure où on les considère avant tout comme des cerveaux algorithmiques adaptés à un monde-machine, les élèves apprennent très jeunes à l’école la socialisation réifiante : chacun se fragmente en une collection de modules relevant d’autant de « compétences » à valider en fonction de procédures standardisées, ces tests que leur administrent leurs enseignants afin d’établir, au lycée, leur moyenne et leur profil dans le dossier Parcoursup ; ou, à l’école et au collège, de remplir le livret scolaire numérique, liste d’items illisible quoique colorée, rendant impossible une appréhension d’ensemble, ce qui entraîne à réserver à la machine les capacités d’affectation et d’orientation. Programmé et reprogrammé sans cesse en fonction des contraintes de « l’orientation », par exemple en « choisissant » un bouquet d’options plus rentables (on abandonnera la philosophie pour choisir les mathématiques ou les sciences économiques), l’élève se plie à la règle apprendre, oublier ce qui a été appris, apprendre autre chose. Son rapport à la connaissance n’est en effet plus guère différent de celui d’un disque dur. Cela prouve bien que les neurosciences disent juste, triompheront les neuropédagogues.
Moins que jamais, l’école est le lieu de l’émancipation intellectuelle. On y apprend le rendement, l’adaptabilité, la mise sous pression. Au lieu de têtes bien faites, la taylorisation des neurones.

Puisque notre métier tient dans la relation, la dislocation de l’intelligence chez les élèves n’est pas sans effet sur notre travail, d’autant que nous sommes également atteints par le morcellement absurde imposé par les protocoles et les logiciels. Dans un monde algorithmique, le professeur n’a plus grand-chose à enseigner, guère d’humanité à incarner dans des gestes, un savoir-faire, de l’humour, une vision du monde. L’imprévisible, le surgissement de l’idée qui naît dans la discussion, le saillant d’un cours, cela n’a plus de sens, car cela prend du temps. Or, un évaluateur professionnel n’a d’autre but que de mesurer les performances des élèves, en calibrant au maximum son enseignement. Au sein du règne machinal, la spontanéité, le retard dans le programme, les profondes lenteurs sont bannies. Il n’est pas rare, désormais, que des familles anxieuses et procédurières somment l’évaluateur, par écrans de contrôle interposés, de se remettre au travail, de remonter les moyennes, de combler les manquements au respect du calendrier.
À ce titre, on le conçoit, peu importe que l’on se trouve en présence des élèves, ou remplacé par un ersatz numérique. Les expérimentations de visio-professeurs effectuées dès la rentrée 2022 dans l’académie de Nancy-Metz inaugurent cette trajectoire, que nombre de collègues acceptent puisque, d’ores et déjà, ils ont renié la dimension humaine de leur travail.
Face au prescrit se manifeste le réel du travail. Pour nous, il s’agit forcément de nous inscrire dans le temps long. Le réel du travail dans nos salles se compose de multiples petites perceptions, comme autant d’infléchissements intuitifs, sentis davantage qu’intellectualisés, permettant de répondre aux variations de la situation de la classe. Dans le dialogue et la volonté de faire comprendre, l’enseignement est une épreuve subjective, qui met en jeu des subjectivités vivantes, disponibles les unes pour les autres, humaines et donc jamais  réductibles à des mécanismes maîtrisables.

Alors que le numérique devenait totalitaire ces dernières années, notre collectif a porté sa critique par tous moyens à échelle humaine : publications, témoignages, interviews, participation à des réunions publiques, des stages syndicaux, perturbation d’événements institutionnels promouvant le désastre, engagement dans les luttes collectives telles que le refus des corrections numériques des copies d’examens, etc.
Nous continuerons de porter publiquement ce discours le plus largement possible, tout en nous efforçant, face à l’absurdité qui nous saisit, de tenir dignement dans l’exercice de notre métier. Nous sommes donc également un groupe d’entraide et de soutien mutuel. Aussi faibles et dispersés que nous soyons, nous résistons, au sens où nous restons amoureux d’une culture d’une profondeur infinie au regard des misérables courants scientistes qui achèvent de détruire ce qui restait encore de noble dans l’école.
Face au numérique qui nous isole, nous ne sommes pas seuls. Rejoignez-nous.

Septembre 2022 –

Par le collectif de Beauchastel contre l’école numérique

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