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Gandhi en pied d’immeuble

La camionnette du Mouvement pour une alternative non-violente (Man) est garée au milieu de la petite esplanade de bitume, entre le gazon synthétique du city stade et celui de l’aire de jeux pour enfants. À côté du véhicule, Serge et les autres bénévoles ont disposé tables, chaises, et proposent du thé à la menthe et de l’eau. Il fait chaud en ce début de soirée estivale. Des joueurs de foot, parmi lesquels Zubair, 18 ans, viennent se désaltérer. Un petit groupe d’adultes s’est formé. Mères, bénévoles et footballeurs discutent en gardant un œil sur les enfants, aux guidons des trottinettes. Il y a aussi quelques jeunes ados, restés debout. Entre eux, le ton monte subitement :
– « Je m’en bats les couilles.
– Tu parles pas comme ça devant les mamans !
– Je parle comme je veux, ferme ta gueule ! »
Les deux collégiens s’empoignent sans crier gare. Serge et Zubair interviennent pour les séparer. Les ados s’éloignent, la tension redescend aussi vite qu’elle est montée. Peu à peu, les discussions et le ballet des trottinettes reprennent. Zubair se rassoit, se sert un verre d’eau, retrouve son calme. Ce matin, il a passé le bac de français. « Je suis soulagé, ça s’est bien passé. Mais ces histoires qui partent pour un rien, j’en ai marre. »

La jeunesse est partout

Nous sommes au quartier des Barges, à Vaulx-en-Velin, dans l’agglomération lyonnaise. La station de métro ou de tram la plus proche est à 30 minutes à pied. À moins de 10 minutes, pas de commerce, d’entreprise, de service public ou de local associatif en vue. Le quartier est composé de petits pâtés d’immeubles bas, avec leurs parkings attenants. « Quand j’étais gamine, il y avait beaucoup de personnes âgées, on se faisait chasser à coups de canne », sourit une habitante, la trentaine. Ce soir, sur l’esplanade, pas de canne à signaler. La jeunesse est partout, mais les infrastructures n’ont visiblement pas suivi la démographie. L’aire de jeux est complètement saturée. Quant au city stade, qui paraît récent, il a remplacé le « vrai » terrain de foot, bétonné il y a quelques années. Auparavant quartier résidentiel de retraités, un peu à l’écart mais qu’on imagine paisible, le lieu est devenu « enclavé », disent les urbanistes. D’autant plus que les usines, non loin de là, ont fermé. L’absence de relais associatifs, en particulier pour la jeunesse, est devenue criante. « C’est la rouille », dit Enzo (1), 15 ans, juché sur son vélo, rencontré plus tard dans la soirée. « C’est la rouille, mais y a une bonne ambiance. L’été, on fait une piscine avec la bouche à incendie. Et puis pour faire du scooter, ici, t’as pas besoin du BSR ! (2) ». L’ado finit par s’asseoir, feuillette L’âge de faire. Il est curieux du journaliste en face de lui, lui-même curieux de ce genre de petit homme qu’il n’a pas l’habitude de croiser. « Combien tu gagnes ? » « T’habites où ? » La conversation est lancée, et devient rapidement intime. On parle argent, études, famille… « Dans la mienne, c’est pas la joie depuis que mon grand frère est en prison », m’explique-t-il. Il est tard, mais je sens qu’Enzo n’a pas spécialement envie de rentrer chez lui.

Spirale

Ce soir, exceptionnellement, c’est Serge qui anime cette « médiation nomade ». Il remplace le salarié que l’association a pu embaucher à temps plein pour développer le dispositif grâce aux subventions dédiées. La médiation nomade, comme nous l’avons vu, consiste « tout simplement » à poser une table et des chaises, et à offrir du thé, de préférence dans les quartiers « sensibles ». Initialement créée en région parisienne (voir page suivante), et dupliquée par le Man Lyon en 2017, la formule a vite séduit les élus de l’agglomération. Hier à Saint-Fons, aujourd’hui à Vaulx-en-Velin, demain à Vénissieux… Cet été, la camionnette du Man enchaîne les dates.
Pour l’heure, Serge est en pleine discussion avec Zubair. Quelques enfants se sont rapprochés et tendent l’oreille. On parle de la violence des mots, des regards mal interprétés, de ces petits riens qui allument parfois la mèche, comme si la défiance était la norme. Serge explique avec des mots simples la spirale de la violence, « sans fin, puisqu’il y a toujours un perdant, qui va à son tour vouloir se venger ». « Mais il faut bien se faire respecter !? », interroge un jeune. « Bien sûr, répond Serge, c’est très important de se faire respecter. Mais est-ce que tu dois agresser l’autre en retour pour qu’il te respecte ? Est-ce qu’on n’impose pas plus le respect quand on se fait respecter sans passer par la violence ? » Certains hochent la tête en signe d’approbation. D’autres semblent plus dubitatifs.

Derrière les grilles du city stade, Thomas, 25 ans environ, attend son tour pour tirer des penaltys. « Quand j’avais 14 ans, les potes m’ont dit “soit tu restes (dans la bande, Ndlr), soit tu pars”. » Il est parti. En ce moment, ses trois amis d’enfance, qu’il ignore désormais, sont assis dans une voiture, à une centaine de mètres de là, au fond du parking. Ils dealent, lui poursuit ses études. Deux mondes opposés se font désormais face, pourtant façonnés dans le même moule.

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