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Guillaume Pitron : “Réguler la pollution grâce au numérique est une utopie”

Trois ans après la parution de La Guerre des métaux rares, traduit en dix langues, le journaliste et réalisateur Guillaume Pitron signe une nouvelle enquête. Dans L’Enfer numérique, voyage au bout d’un like (éditions Les liens qui libèrent), l’auteur lève le voile sur les impacts bien réels du virtuel. Cloud, messages éphémères… Si le digital ne semble laisser aucune trace, n’a aucun goût, aucune odeur, il n’en est pas moins très polluant, démontre Guillaume Pitron au fil de cette enquête. Alors quelles solutions ? Entretien.

WE DEMAIN. Expliquez-nous, en quoi le numérique est un enfer selon vous ?

Guillaume Pitron. Le numérique, c’est d’abord l’enfer des mines, les mines de graphite, où je me suis rendu en Chine, avec toute la pollution que cela génère. Ce minéral est indispensable pour fabriquer les batteries des téléphones portables. C’est aussi l’enfer de l’immédiateté, l’exigence de 6 milliards d’internautes à laquelle l’industrie des data centers doit se plier en permanence. Parce que nous ne pouvons pas attendre une seconde qu’une page Web soit téléchargée, nous contraignons l’ensemble de l’industrie à optimiser le stockage de données et même son transfert. Et gérer cette logique d’urgence, c’est un enfer. Elle oblige par exemple à doubler les systèmes d’alimentation électrique. Et puis, ça pourrait devenir un enfer écologique au rythme de l’accélération de nos usages numériques.

Vous citez la consommation électrique mondiale d’Internet qui est aujourd’hui de 10 % et qui serait de 20 % à l’horizon 2025.

Oui, et ce sont des chiffres qui ont été publiés avant le Covid… Or 60 % de l’électricité mondiale est produite à partir d’énergies fossiles, 35 % à partir du charbon. Le numérique est par conséquent un secteur qui émet massivement. Il est déjà responsable de près de 4 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales.

Mais est-ce que le numérique n’est pas aussi un outil clé pour optimiser nos modes de production, et ainsi réduire la pollution ? Via des intelligences artificielles notamment ?

Selon le Néerlandais Lex Coors, l’une des stars de l’industrie des data centers, “il faudra qu’on ait une intelligence artificielle (IA) forte* pour pouvoir agencer une stratégie environnementale et lutter contre le réchauffement climatique à l’horizon des deux-cents prochaines années”. Mais, encore faudrait-il que cette IA, telle que la comprenne les technos optimistes, existe d’un point de vue technique. Donc, déjà en soi, c’est une utopie. Après, à supposer qu’elle existe, le fonctionnement même de cette machine, compte tenu de ce qu’elle consommerait comme énergie, comme matière première, contrebalancerait les effets positifs qu’elle pourrait avoir sur l’environnement.

Et puis, n’est-ce pas tout simplement périlleux de confier aux machines l’avenir de l’humanité ? En fait, avec cette idée, on ne croit plus en l’Homme, en sa capacité à prendre son destin en main. C’est profondément anti-humaniste. N’y a-t-il pas un danger à confier les rênes de notre avenir à une intelligence qui prendrait des décisions que nous ne serions pas forcément en mesure de comprendre et de contrôler ?

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Alors comment ramener les individus à la réalité de la matérialité du numérique ?

Immense question, et tellement compliquée. Il faut peut-être commencer par une expérience sensorielle d’Internet. En emmenant les enfants, les adultes, dans une mine, un data center, et en les faisant assister à la pose d’un câble sous-marin, juste pour comprendre les enjeux industriels et donc matériels qui se jouent au moment du transfert et du stockage des données ou de la fabrication des téléphones portables. Mais ceci est peut-être inapplicable. Il est déjà difficile d’emmener des enfants en forêt pour leur faire découvrir quinze essences d’arbres…

Il y a aussi des actions très concrètes qui peuvent limiter ces impacts environnementaux…

Oui, rallonger la durée de vie d’un produit, regarder une vidéo sur son téléphone en passant par le Wi-Fi plutôt que la 4G – ce qui amène à consommer 23 fois moins d’énergie –, éteindre sa box après utilisation, autant de gestes aux impacts extrêmement forts. Mais, à l’heure de la génération Greta Thunberg, nous ne sommes qu’au début de cette explosion de l’univers numérique… et je suis un peu inquiet quant à nos capacités de percevoir ces impacts et d’y remédier.

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Cette génération Greta justement ne pourrait-elle pas freiner la frénésie numérique ?

Pour l’heure, je ne vois pas ce qui pourrait empêcher à l’avenir de construire plus d’interfaces – téléphones portables, tablettes… –, d’installer de nouveaux câbles, de transférer plus de données. Pour autant, je vois d’autres limites. Une limite écologique d’abord. Comment l’habitabilité de notre écosystème sera-t-elle possible dans un monde où la technologie numérique et ses impacts sont toujours plus importants ? Je pense aussi à la limite psychologique. À la capacité du temps de cerveau à être connecté en permanence avec les impacts sur la santé.

Et peut-être aussi, la limite démocratique. Après tout, Tweeter, les réseaux sociaux… ce sont des outils qui abîment. Est-ce que les valeurs de la démocratie, du vivre ensemble, de la bienveillance ne peuvent pas aussi nous amener à freiner le recours à ces outils ? Donc peut-être que ces trois limites-là sont celles qui peuvent exister… En tout cas, je pense que si limite il y a, elles sont davantage d’ordre individuel, psychologique, médical, social, politique, mais pas technique.

À quand remonte votre dernier achat de smartphone ?

J’ai acheté d’occasion l’an dernier un iPhone 7, j’ai l’intention de le garder le plus longtemps possible. Précédemment, j’avais eu un iPhone 5 que j’avais gardé cinq ans et réparé plusieurs fois.

* Une IA forte serait une super-intelligence si puissante qu’elle serait susceptible de ressentir des émotions, des intuitions et des sentiments au point de développer une conscience de sa propre existence. Entretien avec Lex  Coors, responsable en chef des technologies et de l’ingénierie des data centers, Interxion, 2020.

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