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Jean-Marc Jancovici, ingénieur : “La décroissance a commencé, de manière larvée”

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Publié le 25 novembre 2021

Tabou, adulée, décriée… la notion de décroissance n’a jamais été si discutée à quelques mois des élections présidentielles. Or pour le polytechnicien et figure emblématique du climat, Jean-Marc Jancovici, la décroissance, celle qui est caractérisée par une “variation des flux physiques” a déjà commencé. Il appelle à “l’intégrer dans la réflexion” pour éviter le pire, en écartant le concept de croissance verte qu’il qualifie de “mythe”. 

Quand vous évoquez la décroissance, de quoi parlez-vous ?

Je désigne les flux physiques qui structurent nos économies. C’est-à-dire la quantité de tout ce qu’on produit, de toutes les ressources qu’on extrait et qu’on transforme. Cela peut être, par exemple, la quantité de charbon qu’on extrait du sol ou la quantité de routes que nous construisons. Que vous soyez pépiniériste, coiffeur ou journaliste, il y a toujours des flux physiques sous-jacents qui sont nécessaires pour l’exercice de votre activité, il y a toujours des matières extraites et transformées qui seront nécessaires. La variation des flux physiques se matérialise par la variation de l’énergie utilisée. En physique, l’énergie caractérise la transformation. Or, selon moi, la décroissance se matérialise par une réduction de l’énergie.

Vous constatez une baisse des flux physiques ?

Pour certains oui. La décroissance est d’autant plus possible qu’elle a commencé de manière larvée et elle va s’accélérer dans les décennies à venir. La quantité de bâtiments que l’on construit en Europe est moins élevée aujourd’hui qu’en 2007, la quantité de tonnes qu’on charge dans les camions est moins élevée aujourd’hui qu’en 2007, et c’était déjà le cas avant le Covid. De manière générale, quand vous regardez les flux physiques, qui caractérisent notre activité productive, beaucoup ont baissé par rapport à 2007. Je l’explique par le fait que l’Europe est en décrue énergétique subie depuis cette date. En France, on s’empaille sur l’éolien et le nucléaire, mais c’est oublier que l’essentiel de l’approvisionnement énergétique français, si on regarde l’énergie qui fait tourner les machines, est fossile. Et donc la décrue fossile, qui est à l’œuvre depuis 2007 en France et en Europe, a pour effet de contraindre fortement l’industrie.

Quels sont les signes de cette décrue énergétique subie ?

En 2006, la production mondiale de pétrole conventionnel passe par un pic, et à partir de ce moment-là, l’approvisionnement pétrolier européen a commencé à décroître. La conséquence sur les pays du sud (Italie, Espagne, Portugal) est spectaculaire. Il se trouve que dans le même temps, la Mer du Nord, qui fournissait l’essentiel du gaz à l’Europe, a passé son pic en 2005. Et enfin le charbon était en décrue en Europe depuis des décennies, parce que cela fait très longtemps que l’Europe tape dans son stock de charbon, et le pic a eu lieu bien avant que le climat ne devienne un sujet. Résultat : les combustibles fossiles, qui font aujourd’hui 75 % de l’approvisionnement européen, baissent en Europe pour des causes géologiques. Moins d’énergie c’est moins de machines, et moins de machines c’est moins de production physique. Alors on peut compenser un peu avec des importations, donc en creusant le déficit commercial, qu’on paye en s’endettant. On peut, pendant un temps, trouver quelques artefacts qui font que les effets ressentis sont en léger décalage, mais ça ne va pas durer éternellement.

Comment réagir au mieux face à cette décroissance ?

Il faut l’intégrer dans nos réflexions. Dans un monde en contraction, vous avez des effets d’éviction partout. Si vos revenus se contractent, vous allez devoir choisir si vous gardez votre appartement, votre garde-robe, ou si vous arbitrez entre les deux. Dans un contexte où vos revenus sont en croissance vous n’avez pas à vous poser ce genre de questions. On ne peut pas éviter la contraction, puisqu’on a bâti un système économique productif qui dépend de l’extraction et de la transformation de ressources qui sont pour l’essentiel non renouvelables, à commencer par l’énergie. On sait mal recycler le pétrole une fois qu’on l’a brûlé ! C’est inscrit dans la finitude du monde que ce système-là ne peut pas croître indéfiniment. Dans ce contexte, vous n’avez pas la possibilité de déployer de façon massive des dispositifs qui ne sont pas tellement efficaces. Le discours – y compris chez certains Verts – qui consiste à dire “on va pouvoir augmenter le pouvoir d’achat tout en mettant des énergies renouvelables partout”, que l’on appelle la croissance verte, est hélas un mythe.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Il est possible qu’on ait un déclic au moment où la décroissance va faire craquer le système. Jusqu’à maintenant on a déjà eu des petits craquements dans le système. Les gilets jaunes, le Brexit, la Syrie… Ce ne sont pas des craquements majeurs chez nous, dans le sens où l’Europe d’après n’est pas fondamentalement différente de l’Europe d’avant, mais je suis hélas certain qu’il y aura pire derrière. Je suis aussi certain que l’évolution du système à l’avenir ne va pas se faire de manière continue, et que les changements de direction vont se faire à l’occasion de discontinuités (la pandémie en étant une). Plus le temps va passer, plus elles seront rapprochées. Est-ce pessimiste ? Je ne sais pas, c’est peut-être juste réaliste. Mais on a encore les moyens aujourd’hui d’arbitrer entre le pire et le beaucoup moins mauvais.

Propos recueillis par Marina Fabre Soundron @fabre_marina

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