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La continuité créatrice

Chroniques d’experts

Innovation

Le 01/11/2021

Continuité créatrice

© Getty Images


Temps de lecture : 7 minutes

Lorsqu’on parle d’innovation, le concept de « destruction créatrice » est souvent évoqué.  L’innovation ne survient pourtant pas directement avec la rupture : elle se développe dans la période de continuité qui la suit.

La disruption est en vogue et le concept de « destruction créatrice » a le vent en poupe. Dans l’éternelle querelle entre les Anciens et les Modernes, les Modernes semblent l’avoir emporté. Il faut casser pour mieux reconstruire. Et, lorsqu’on construit en parallèle, rien ne sert de se soucier de ce qu’on détruit. La révolution digitale redistribue les cartes en mettant à mal des secteurs économiques entiers, parfois jusqu’à les voir périr. Les mouvements simultanés de servicisation et de désindustrialisation l’illustrent en Europe. Pourtant, à y regarder de plus près, l’étude des temps géologiques comme de l’histoire humaine montre que ce sont les périodes de stabilité après les grands bouleversements qui s’avèrent créatrices. La destruction ne fait que modifier l’environnement. L’adaptation, féconde en soi, advient avec la continuité nouvelle qui s’ensuit. Pour qu’une invention – une rupture – se dissémine au point de faire figure d’innovation, cela nécessite du temps.

La destruction créatrice

De nos jours, nombreuses sont les références au concept de destruction créatrice. L’innovation est devenue le graal en quête duquel se lancent bien des entreprises, et certains vouent un véritable culte à son grand théoricien, Joseph Schumpeter (1883-1950). En détruisant à court terme des emplois (et des vies), l’innovation de rupture créerait à coup sûr de la valeur à plus long terme. Elle serait la véritable force motrice de la croissance économique, dont la viabilité elle-même n’est encore que rarement questionnée au regard des enjeux sociétaux et environnementaux de notre temps. Avec cette course à l’innovation, ce à quoi nous assistons – et participons, s’apparente à une véritable course en avant. Cette accélération manifeste se solde par un emballement du système. Les cycles économiques chers à Nikolaï Kondratiev (1892-1938) se raccourcissent toujours davantage.

Dans ce contexte, il est judicieux de se demander si les crises sont réellement créatrices. Peut-on en effet dire que toute destruction est porteuse en son sein d’un pouvoir créateur ? Un grand mal génère-t-il assurément un bien nouveau ? Et même si c’est indirectement le cas, les Trente Glorieuses pourraient-elles justifier les horreurs de la Seconde Guerre mondiale ? D’autre part, si les ruptures s’enchaînent à intervalles toujours plus courts, le bénéfice à long terme promis par l’innovation est-il toujours effectif ? Ou est-ce plutôt le chaos qui menace ? Pour répondre à ces questions, il y a lieu de se concentrer sur les bienfaits de la continuité. Car, sans long terme, il n’y a ni évolution ni innovation.

La création destructrice

C’est Joseph Schumpeter qui a donné ses lettres de noblesse au concept de destruction créatrice. Toutefois, ce qu’évoque cet aphorisme au premier abord est sensiblement différent du phénomène décrit par l’économiste. Ce qui vient spontanément à l’esprit, ce sont les grandes catastrophes qui, en ayant modifié l’environnement, ont permis l’éclosion d’un ordre nouveau. A l’échelle des temps géologiques, pas d’avènement des grands primates sans qu’une météorite ne tombe dans le Yucatan, provoquant l’extinction des dinosaures. C’est le pouvoir évocateur de sa formulation qui fait à la fois le succès et le manque de pertinence de ce concept à la mode (lire aussi l’article : « Vingt-cinq ans d’innovation disruptive »).

Car, pour Joseph Schumpeter, la destruction créatrice est toute autre. Ce qu’il désigne par-là, c’est le processus qui accompagne toute innovation. Celui qui voit disparaître des pans entiers de l’économie, sous l’effet de la création de nouvelles activités. Pour lui, « le nouveau ne naît pas de l’ancien, il lui fait concurrence jusqu’à le ruiner », et ce mécanisme est constamment à l’œuvre dans l’économie. A long terme, la croissance se nourrit de la rupture que constitue l’innovation. Et c’est bien davantage un phénomène de « création destructrice » qui semble souligné.

La continuité créatrice

A y regarder de plus près, il semble cependant évident que les ruptures destructrices ne sont pas intrinsèquement créatrices. Ce sont davantage les 65 millions d’années de relative continuité qui l’ont suivie, plutôt que la catastrophe du Yucatan elle-même, qui ont conduit à l’apparition d’homo sapiens il y a 300 000 ans. Et les Trente Glorieuses font référence, jusque dans leur appellation, à leur durée, suffisante pour voir advenir une prospérité sans précédent après les destructions d’une poignée d’années de guerre. En matière de cycles économiques, ce sont les longues périodes d’expansion suivant les crises brutales qui se révèlent créatrices de richesses, plutôt que la destruction de valeur propre aux crises. Une crise modifie l’environnement, mais la période de construction qui vient ensuite permet de s’y adapter. Ce mouvement d’adaptation est créateur.

Pour Joseph Schumpeter, « l’innovation est l’exploitation industrielle des inventions et leur dissémination ». Cette exploitation industrielle et cette dissémination prennent du temps. Elles exigent une certaine continuité de l’environnement. Pour que le nouveau ruine l’ancien, il faut qu’il dure. La rupture à proprement parler, c’est l’invention. L’innovation, pour sa part, l’essor économique de l’invention, ne prend effet que si elle est durable. Pour que l’invention de l’iPod bouleverse le marché de la musique, et qu’iTunes soit une véritable innovation, il aura fallu une dizaine d’années, autant dire une éternité à la vitesse où vont les choses. Que l’on se contente de la compréhension commune de la destruction créatrice ou que l’on s’intéresse au concept développé par les théories de l’innovation, c’est bien la continuité qui s’avère créatrice, plutôt que la destruction.

L’accélération en question

L’accélération du monde menace les paliers de relative stabilité qui permettent l’essor économique de notre civilisation. Les innovations se succèdent à intervalles toujours plus courts. En 2015, à peine quinze ans après le lancement d’iTunes, Apple, manquant de se faire disrupter à son tour, lance Apple Music en réponse aux plateformes de streaming comme Spotify et Deezer. Les vents toujours plus violents de cet « ouragan perpétuel » décrit par Joseph Schumpeter emportent avec eux l’horizon fertile du long terme. Ils réduisent les plages de continuité et menacent l’innovation à force d’inventions stériles, privées du temps nécessaire pour devenir viables. Le pouvoir créateur de périodes de constance réduites à quelques mois est limité. En 2016, la réalité augmentée version Pokemon Go, jeu mobile parmi les plus rentables de l’histoire, ne fut qu’un feu de paille.

Pour autant, la course à l’innovation est souvent perçue comme souhaitable. Car le rapprochement à des intervalles toujours plus courts des sauts qualitatifs agit comme une illusion d’optique. Cette illusion fait oublier l’importance des plateaux incrémentaux intercalés entre ces instants de rupture, alors que, sans ces moments de stabilité, il n’y a pas de création, pas d’innovation et, même, pas de rupture. Si les cataclysmes finissent par s’enchaîner sans pauses, c’est le chaos.

La sortie de l’illusion

Que l’on considère qu’une destruction provoque la création de quelque chose de nouveau, ou à l’inverse que la création provoque la destruction de l’ancien, la valeur se créé davantage dans la continuité que dans la rupture. Pour Joseph Schumpeter lui-même, si l’invention peut avoir un caractère instantané, l’innovation est indissociable d’une notion de temps. Celui qu’il faut à l’envolée économique de l’invention pour se produire.

Ce sont les sauts qualitatifs qui retiennent notre attention, car ils sont plus marquants. Pourtant, les paliers incrémentaux qui les séparent jouent un rôle prépondérant dans le déploiement de l’innovation. Il n’est pas possible d’innover tout le temps. Essayer de toujours inspirer sans jamais expirer fait perdre le souffle. C’est l’enchaînement des ruptures et des périodes de continuité qui est créateur. Et nous gagnerions à revaloriser la continuité, sans nous laisser envoûter par le clinquant de la rupture. Plutôt que de chercher à innover à tout bout de champ, il faut retrouver un rythme naturel d’innovation. Et si cette stratégie ne semble pas aujourd’hui évolutivement stable, parions sur notre accession à un degré supérieur d’intelligence collective.

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