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La gouvernance irresponsable des marchés financiers : un cas d’école

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Sur le chemin de la gouvernance responsable, se pose la question de la transparence des marchés financiers. Ces derniers sont censés être animés par la concurrence (« pure et parfaite, » disent les économistes) et la véracité de l’information. Or, il n’en est rien comme le montre ce cas, analysé par Christophe Durant.

Les autorités de tutelle (en ce cas l’AMF) n’ont pas joué leur rôle de régulateur. Les autorités de contrôle (l’auditeur) non plus. Les médias, se contentant de relayer des allégations fausses plutôt que de les vérifier, ont amplifié la désinformation. Le champ était donc libre pour des opérateurs qui ont intérêt à manipuler les cours en s’affranchissant totalement des considérations d’intérêt général ou d’ordre éthique. Nous sommes loin des principes de la RSE… mais peut-être pas complètement car finalement, ici comme souvent, ce qui a sauvé l’entreprise est la solidité de son écosystème. Bonne lecture !

Martin Richer

Tenter de manipuler des cours boursiers pour en tirer un profit ou pour préparer une OPA hostile n’est pas une nouveauté. Mais ces manipulations prennent parfois une ampleur inédite, à travers la diffusion d’informations mensongères et d’attaques sur les réseaux sociaux. Le cas de l’attaque subie par l’entreprise Solutions 30, analysé par l’universitaire Nicolas Moinet dans un article publié récemment, illustre bien ces nouvelles méthodes.  

Les marchés financiers reposent en grande partie sur la production, l’échange et l’analyse d’importantes quantités d’informations. Étant par principe très sensibles à ce flux continu, ils sont un terrain de jeu privilégié pour des tentatives de manipulation par la diffusion de fausses nouvelles. En propageant des rumeurs infondées et en tentant d’influencer les acteurs de marché par la diffusion d’informations fallacieuses, des acteurs malveillants peuvent faire dévisser un cours de bourse… et en tirer un profit.  

Victime d’un hoax qui avait trompé les plus grandes agences de presse du monde, Vinci avait ainsi été victime d’une manipulation de marché par l’information, en novembre 2016. Son cours avait chuté de 20 % en un temps record, cas exceptionnel pour l’une des plus grosses capitalisations du CAC40.  

Si ce bref exemple illustre bien la manière dont les informations, même fausses, peuvent avoir un impact important sur les marchés financiers, il ne représente qu’un exemple parmi bien d’autres des techniques de manipulation de marché par l’information. L’attaque contre Vinci constituait en effet une opération éclair, menée sur un seul jour et par un individu isolé.  

Certaines entreprises subissent en revanche des attaques répétées par la diffusion de fausses nouvelles s’étendant sur plusieurs mois. C’est le cas par exemple de l’entreprise Solutions 30, qui, selon une étude récente, est confrontée à une véritable guérilla informationnelle.   

C’est en tous cas l’analyse qu’en fait Nicolas Moinet, professeur des universités à l’IAE de Poitiers et spécialiste de l’intelligence économique et de la guerre de l’information, qui est revenu sur l’affaire Solutions 30 dans un récent article.  

Des informations biaisées au service d’une opération boursière

En mai 2019, le fonds activiste américain Muddy Waters Research annonce avoir « shorté » l’action de l’entreprise Solutions 30. Connu en France pour avoir entrepris une campagne hostile à l’encontre de Casino en 2015, le fonds Muddy Waters est spécialisé dans la vente à découvert (VAD, ou short-selling en anglais), qui consiste à parier à la baisse sur l’action d’une entreprise.  

Généralement, les fonds spécialisés dans la VAD activiste publient des analyses sérieuses et étayées, fondées sur des informations transparentes et fiables. Ils peuvent même avoir un rôle vertueux pour les marchés financiers, en mettant à jour des anomalies dans les comptes. L’exemple de Wirecard en est une bonne illustration. Pour beaucoup d’analystes et certains observateurs, Muddy Waters et ses confrères jouent donc un rôle salutaire. Il revendique un bon track record, avec à son tableau de chasse quatre démissions de directeurs, six enquêtes du régulateur, quatre radiations d’entreprise de la cote… Ainsi, du fait de cette réputation de « chevalier blanc », d’autres fonds suivent sa position courte et l’action de Solutions 30 chute de 25 %.  

C’est autour d’un rapport anonyme que se concentre le cœur de l’offensive, à l’hiver 2020-21. Provenant d’un prétendu lanceur d’alerte dont on ignore toujours tout, le rapport multiplie les accusations à l’encontre de Solutions 30, parmi lesquelles celles de blanchiment d’argent et de liens avec la mafia. Le document est relayé de nombreuses fois par différents profils sur les réseaux sociaux et est repris par les médias spécialisés. Muddy Waters Research, qui s’était contenté jusque-là de shorter l’action de Solutions 30, reprend également les éléments du rapport sur ses réseaux sociaux. Le cours de Solutions 30 perd, en 3 séances, plus de 70 % de sa valeur suite à la publication de ce document.  

La mise en ligne du rapport provoque une suspicion extrêmement forte autour de Solutions 30. Même réfutée, la circulation virale du document finit par créer le doute dans l’esprit de certains actionnaires.  

Empêtrée dans une guerre informationnelle sidérante, acculé à prouver son innocence alors que la charge de la preuve incombe à l’accusateur, Solutions 30 a beaucoup de difficultés à trouver un axe de riposte efficace pour faire taire les accusations contre elle.  

Une asymétrie de ressources entre un fonds activiste hostile et une « grosse PME » 

Nicolas Moinet évoque une asymétrie importante entre d’un côté un fonds activiste déjà familier des opérations de déstabilisation et d’un autre côté une « grosse PME », jusqu’alors peu coutumière d’une telle exposition médiatique.  

Le fonds activiste dispose, en effet, « de ses propres capacités de renseignement, de celles de certains de ses alliés, de leur capacité collective à (le) formaliser et (le) diffuser (ce renseignement) de façon offensive ». Même si les liens ne sont pas officiellement établis, Nicolas Moinet relève la concomitance de la position courte de Muddy Waters d’une part et de la publication du rapport anonyme d’autre part, d’autant que le rapport a été mis en avant par Muddy Waters lui-même sur ses réseaux sociaux.  

Pour l’universitaire, la singularité de cette offensive pourrait justement résider dans la coordination tacite, si ce n’est l’action concertée, entre différents acteurs : le fonds activiste, l’auteur du rapport anonyme, les profils anonymes sur les réseaux sociaux et une partie des médias spécialisés, qui relaient tous les allégations du rapport.  

De son coté, Solutions 30 ne dispose en revanche que de peu d’outils d’atouts pour appréhender, comprendre et riposter à l’offensive en question. La société ne peut se permettre de se lancer dans une « course au démasquage de faux profils ou des anonymes, à l’origine et à la trajectoire du rapport clandestin », du fait du coût financier et cognitif présenté par une telle démarche pour une direction inexpérimentée en la matière.  

Solutions 30 est en effet une entreprise jeune et au développement rapide, qui n’a jamais été confrontée auparavant à ce genre de posture. Son management est donc logiquement concentré sur la croissance et sur l’opérationnel. En conséquence, la direction de l’entreprise se retrouve isolée dans son écosystème, ne disposant pas des ressources pour répondre efficacement à cette « guerre informationnelle » inédite lancée à son encontre.   

Cet isolement est d’ailleurs aggravé par la réitération des attaques de Muddy Waters à l’encontre de Solutions 30, malgré l’intervention de plusieurs entités indépendantes mandatées par l’entreprise pour attester du caractère infondé des accusations qui la visent. En effet, à la suite de la publication du rapport anonyme, le conseil de surveillance de Solutions 30 fait appel au cabinet Deloitte (un des « Big Four ») et au cabinet Didier Kling pour réaliser un audit indépendant au sujet des allégations du rapport. La publication des résultats de cette démarche, qui pointent tout au plus les progrès à accomplir en termes de management, n’empêche pas pour autant Muddy Waters de multiplier les attaques. Car Nicolas Moinet pointe notamment, dans les combinaisons tactiques de l’attaquant, une inversion des charges de la preuve : Solutions 30 est présumée coupable, et nombre d’actionnaires tombent dans ce piège cognitif. 

Pour Nicolas Moinet, la véhémence de ce harcèlement va entraîner une forme de paralysie des parties prenantes restées fidèles à Solutions 30, dont certaines vont finalement refuser de soutenir publiquement l’entreprise de peur d’être attaquées à leur tour.   

La paralysie pour « risque d’image négative » 

Cet effet de paralysie semble tout particulièrement illustré par le comportement du cabinet d’audit EY, qui était en charge de l’audit des comptes de l’entreprise. Dans le contexte que nous venons d’évoquer, en mai 2021, EY refuse de s’exprimer sur les comptes 2020, affirmant ne pas avoir pu accéder à certaines informations. Cet évènement, totalement inédit, entraîne une chute immédiate de 70 % de la valeur du cours de Solutions 30. 

Selon Nicolas Moinet, outre les justifications du cabinet, il est possible que cette décision s’explique par la crainte d’un « “effet d’image” négatif si les soupçons médiatisés s’avéraient exacts », d’autant plus que le cabinet EY a déjà été impliqué dans de nombreux scandales, notamment en France. Continuer à être associé à Solutions 30 par la certification des comptes aurait pu détériorer son image, déjà écornée par divers contentieux et controverses.  

Enfin, du côté des institutionnels, Solutions 30 a sollicité les autorités de multiples fois. L’entreprise a ainsi alerté l’AMF à plusieurs reprises, notamment en mai 2019 au début de l’affaire et en décembre 2020 après la publication du rapport anonyme. En vain semble-t-il, puisque la société a dû demander des suspensions de cours, probablement pour se donner le temps nécessaire afin de réagir hors de l’immédiateté des marchés, le régulateur ne s’exprimant apparemment pas sur les attaques, ni sur le risque de manipulation de cours qu’elles pouvaient caractériser.  

Un peu plus d’un an après la publication du rapport anonyme, les conséquences pour Solutions 30 sont paradoxales. Son cours boursier a été fortement affecté par ces attaques répétées, aboutissant à une destruction nette de capital et au remodelage de l’actionnariat.  

En revanche, l’impact sur l’écosystème de l’entreprise s’est révélé très limité, puisqu’il semble que ses clients, ses fournisseurs et surtout ses banques lui soient restés fidèles.

Enfin, l’affaire interroge, de façon générale, sur l’attentisme des autorités françaises face à ces pratiques. L’AMF avait, de façon assez similaire, apporté tardivement son aide à Casino qui avait subi également une attaque sur la base de suspicions plus ou moins fondées, menée là encore par Muddy Waters Research. Cet attentisme est à mettre en perspective avec la fermeté récemment affichée par les autorités américaines. Le Secrétaire d’État à la Justice a lancé une enquête criminelle, en décembre dernier, sur des collusions potentielles entre les fonds activistes spécialisés dans la vente à découvert et les « research firms ». Muddy Waters fait partie des fonds visés par l’enquête et, d’après le Wall Street Journal, le FBI aurait tout dernièrement saisi les téléphones de son fondateur Carson Block, dans le cadre d’un mandat de perquisition.

Christophe Durant

Christophe Durant est contractuel dans un grand ministère régalien. En marge de ses attributions professionnelles, il s’intéresse à tous les sujets se rapportant à l’équité dans l’exercice des activités économiques et propose une contribution personnelle à ce sujet.


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