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La remontada des cabines

Dans la rue grenobloise, Hélène interpelle trois lycéens : « On a installé une cabine téléphonique. Est-ce que vous voulez en profiter et passer un coup de téléphone ? » Farid, Lucien et Sabar, 15 ans, regardent incrédules ce drôle d’objet posé là, qui ressemble à s’y méprendre à une boite à livres, mais sans livres, avec un téléphone et un bottin à l’intérieur. « Bin non, on a nos portables !? » L’argumentaire d’Hélène laisse songeur les trois copains, qui poursuivent leur chemin. Hélène est membre de l’OIRCT, l’Observatoire international pour la réinstallation des cabines téléphoniques, né à Grenoble au printemps. Ce vendredi 22 octobre, ils sont une bonne dizaine de l’OIRCT, – une vingtaine en comptant les sympathisants – à tracter et inviter les passants à utiliser la cabine installée pour l’occasion. Celle-ci, fabriquée par leurs soins à partir de matériel de récupération (sommier en métal, plexiglas…), est reliée au réseau par un fil qui court dans la rue jusqu’à un bar. « On a trouvé un câble de 25  mètres. Ça nous laisse plus de marge de manœuvre pour l’emplacement. Tout à l’heure, on était connectés chez une copine qui habite au troisième étage », explique Vincent, un des fondateurs de l’Observatoire.

Ce jour, la cabine est déplacée dans divers endroits de la ville afin de tester les meilleurs emplacements pour une installation définitive. Il suffit pour ce faire de la coucher, d’y loger deux roues prévues à cet effet, et voilà la cabine transformée en remorque à vélo. Mais pour l’heure, la cabine est verticale. La plupart des passants sourient à la vue de l’installation. Les plus amusés se prennent au jeu, entrent et passent un coup de fil. Avant de décrocher le combiné, ils cherchent le numéro de leur correspondant dans leur smartphone…
« C’est fou de voir à quel point les gens qui ont un portable ont l’impression qu’il leur est devenu indispensable. » Julien, 40 ans, est l’un des quelques membres de l’OIRCT à ne pas avoir de téléphone portable. Il se méfie de ce sentiment de dépendance à cet objet soi-disant « si pratique ». Lui n’en a jamais éprouvé le besoin : il s’en passe donc facilement… ou presque :

Situations ubuesques

Il y a la pression de l’entourage, mais c’est davantage l’injonction de l’administration et des entreprises qui révolte Julien et l’Observatoire : « J’ai téléphoné récemment à ma banque pour fixer un rendez-vous avec un conseiller. Il leur fallait absolument un numéro de portable pour pouvoir enregistrer le rendez-vous sur leur base de données ! J’ai dû communiquer le numéro de ma compagne ! » C’est cette injonction à s’équiper d’un portable, voire d’un smartphone, c’est cette injonction « à la numérisation générale », de plus en plus pressante, que dénonce le collectif. « Liberté de ne pas avoir de téléphone portable. Liberté de ne pas être sans cesse pisté, calculé, évalué, flashcodé, QR-codisé par les smartphones intelligents devenant de plus en plus obligatoires pour quantité d’activités anodines de la vie quotidienne », revendique l’OIRCT.

« Si le numérique était un pays, il serait le 6e pollueur au monde », ajoute Hélène. « Cette évolution, qu’on n’a pas décidé démocratiquement, moi, elle ne me fait pas rêver. La cabine téléphonique, c’est le contre-modèle : un bien commun, un service public écolo ». De quoi donner des idées à la majorité municipale « vert-rouge » ? La question amuse la militante, pour qui la ligne politique suivie par la municipalité incarne parfaitement l’hypocrite « croissance verte »  : « On y compte bien ! On a d’ailleurs lancé une proposition de réinstallation de cabines dans le cadre du budget participatif de la ville ! »

Dans la soirée, on retrouve la cabine à quelques kilomètres de là, au square du Docteur Martin, intégrée à la terrasse d’un bar, bondée. L’habitacle en plexiglas ne désemplit pas. La cabine refait partie du décor. Et si c’était le temps de la remontada des cabines ?

Fabien Ginisty

oirct.org, ou écrire à
Le Postillon – 42 avenue Jean Jaurès – 38 600 Fontaine, qui fera suivre.

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