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La vache des paysans heureux

Photo p4 bretonne pie noir

Parce qu’elle produit à la fois du lait et de la viande, qu’elle vit dehors toute l’année et surtout qu’elle est très belle, des passionné·es bataillent pour sauver la Bretonne Pie Noir, une race de vache rustique et locale. Discussion dans l’herbe avec une éleveuse amoureuse à Belle-Île-en-Mer.

« Quand je l’ai vue la première fois, je me suis dit : “ohlolo, elle est trop belle, je veux celle-là !” » C’est une belle matinée du joli mois de mai. Allongée dans les hautes herbes, une étole sur le visage, les oreilles bouclées et de jolies cornes en croissant, « Bubu » roupille dans la prairie. « Bubu », c’est Farz Buan, le petit nom de cette vache de race Bretonne Pie Noir, à la robe noire et blanche, qui vit à côté du moulin de Varech-Parlevent, dans la campagne de Belle-Île-en-Mer.
« Bubu, c’est ma cheffe. Elle est très juste, elle abuse pas. Elle essaie de comprendre quand je lui demande quelque chose. Finalement, c’est elle qui fait le lien entre nous toutes. » Casquette à l’envers et gilet de laine, Élodie s’approche de ses bêtes, le sourire aux lèvres. Fille de producteurs de taurillons et de volailles en bâtiment près de Rennes, la jeune éleveuse a choisi de s’installer sur l’île et de remettre la race au milieu du village.
Au début des années 1900, il y avait 700 000 individus au compteur. Presque la première race de France. Mais avec la « holsteinisation » des races laitières imposée par les politiques et les multinationales agricoles, la vache rustique est tombée à seulement 300 femelles à la pire époque. Car la Prim’Holstein est beaucoup plus productive : elle peut donner jusqu’à 30 litres par jour, avec de moins en moins de périodes « improductives ». Fallait-il pour autant abandonner la Bretonne Pie Noir ? Celle-ci a finalement été la première à bénéficier d’un plan de sauvegarde génétique d’une race dans le pays. En 1976, on a commencé à faire tourner les taureaux et les paillettes pour éviter la consanguinité et atteindre une équipe de 3000 têtes aujourd’hui. Cette vache reste néanmoins considérée comme menacée d’abandon par l’agriculture.
Bubu est l’une des bêtes qui composent le troupeau d’Élodie. Un petit cheptel de 5 mères, une paire de génisses et quelques veaux de l’année. Pas plus.

Plus forte que la Holstein

Tous les matins, Élodie apporte un bouquet de fleurs à chacune de ses bêtes. Avec les 5 litres de lait qu’elle obtient par jour, elle fait quelques fromages lactiques (1), vend du lait frais et produit du fromage et du beurre pour sa famille.
« Quand on choisit sa race dans un catalogue, on choisit un clone », lance Clémence Morinière, coordinatrice et technicienne de la Fédération des races de Bretagne. Avant, il n’y avait que des éleveurs passionnés qui avaient des Pie Noir, mais maintenant on accompagne des professionnels en activité. Aujourd’hui, on peut vivre uniquement de la Bretonne Pie Noir ! » Car elle n’est plus seulement une mignonne petite bestiole à protéger, mais un animal mixte et résistant. Nourrie à l’herbe toute l’année, la bête est sans toit. Bubu et ses copines paissent sur une dizaine d’hectares « de terres maigres et froides » et passent tout l’hiver dehors. Pas besoin de bâtiment. Elles sont également très rarement malades et nécessitent donc moins de frais vétérinaires.
C’est une race équilibrée, qui produit du lait mais aussi une viande persillée très riche en « bons acides gras », comme les omégas 3 et 6, précise Clémence Morinière. « Elle est même considérée comme supérieure en qualité à de la viande bouchère. » La vache a une longévité bien plus importante que ses copines. « Alors qu’une Prim’ Holstein est bazardée à 5 ans maximum, la Bretonne Pie Noir peut vivre jusqu’à 20 ans. »

Insoumise et sacrée

Hop, on se glisse en dessous du fil électrique pour enfin entrer dans le parc des vaches. Doucement, on s’approche d’une bête curieuse et pas bien farouche. Élodie passe son bras au-dessus de la vache et commence à la caresser longuement. « Bien sûr que je les masse, que je leur parle. J’ai un lien amical, fraternel avec elles. » Au garrot, la vache mesure à peine plus d’un mètre. Une race à taille humaine, mais pas si facile à manipuler. « J’aime bien être tranquille, toute seule, le matin à la traite, confie Élodie. Tu connais mieux comment chacune réagit. Parfois, elles ne sont pas d’humeur. Elles filent des coups de patte si elles sont stressées. Avec le temps, on apprend à travailler ensemble. » La Bretonne Pie Noir est une race ancienne au caractère bien trempé. « C’est une vraie bretonne, une insoumise ! » Pas bien grande mais tout de même imposante. Par rapport à d’autres camarades, la vache a gardé ses longues cornes qui la caractérisent. « Elle a encore sa force de vie, elle est sacrée, elle est entière. »
Moins bricolée génétiquement, elle est aussi réputée pour sa facilité de vêlage et sa fertilité. « On est pas obligés de mettre 15 doses pour que la vache retienne l’embryon », ajoute Clémence Morinière. « Qu’est-ce qu’elle est maternelle aussi ! Elle ne quitte jamais son veau des yeux », sourit Élodie.
Entre 15 ou 20 semences congelées sont disponibles dans une taurellerie située à Saint-Aubin-du-Cormier, en Ille-et-Vilaine. Pour un prix peu élevé. À 30 euros la paillette, on aurait tort de s’en priver. Chargée de conseiller les éleveurs qui hésitent à se lancer dans cet élevage, la technicienne se balade dans les lycées agricoles, les chambres d’agriculture et les Civam (Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural) pour faire connaître la race avec des chiffres fiables. « Notre but, c’est quand même de déconstruire les préjugés qui disent que s’installer avec la Bretonne Pie Noir n’est pas viable parce qu’elle ne produit rien et qu’on ne peut pas se sortir un salaire ! » À dose homéopathique, la bête pousse les éleveurs à changer leurs pratiques. Élever des Bretonne Pie Noir encourage l’agroécologie, car ça rapporte si l’on a une ferme moyenne en circuit court et que l’on transforme soi-même sur place.

Clément Villaume

1 – Pour relancer la race Bretonne Pie Noir, les éleveurs ont aussi eu l’idée de lancer dès 1993 le Gwell (qui veut dire « le meilleur » en breton), une recette de gros-lait, un lait fermenté traditionnel de Bretagne, fabriqué à la ferme à partir du lait entier de vaches de races locales, et d’un levain fermier naturel.

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