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“l’Afrique doit elle-même faire preuve d’originalité pour convaincre le reste du monde”



Louis Léandre EBOBOLA TSIBAH

Louis Léandre EBOBOLA TSIBAH

Louis Léandre EBOBOLA TSIBAH, pourriez-vous nous retracer la genèse de la RSE en Afrique ?
 
Il est assez difficile de remonter le cours de l’histoire pour établir le point de départ de la responsabilité sociétale en Afrique. Il faut simplement reconnaitre que l’Africain est un être social et sociétal aussi bien dans ses traditions que dans ses habitudes. L’attachement à la communauté demeure le socle de l’équité sociale. Le rapport à la nature nous confère depuis toujours des réflexes de protecteur de l’environnement. C’est cette harmonie qui a longtemps caractérisé la vitalité des peuples africains dans leur marche vers la modernité. Sans réellement le nommer, nous voyons là que les sociétés africaines ont toujours été à l’avant-garde du développement durable. La responsabilité sociétale pourrait se traduire à travers ce côté très humain qui accorde une priorité au bien-être de l’homme et à l’émancipation de la communauté. Cette Afrique a subi les influences extérieures tout en conservant néanmoins ce qu’elle avait de plus sacré.

Le capitalisme a déshumanisé l’Afrique à travers les entreprises multinationales dont le seul leitmotiv était la performance financière au mépris de l’environnement et du bien-être des communautés locales. Certaines entreprises ont été des îlots de prospérité dans des océans de misère. AREVA par exemple a laissé de mauvais souvenirs au Gabon comme au Niger ; Shell a eu droit à un lourd procès pour pollution criminelle au Nigeria. Des groupes miniers évoluent sauvagement en République Démocratique du Congo depuis l’indépendance, sans se soucier des attentes de populations et des atteintes à l’environnement. Depuis Rio+20, la RSE semble avoir pris un tournant décisif en Afrique. Avec l’atteinte des objectifs de développement durable, on observe une volonté des entreprises à vouloir s’engager pour l’intérêt général. Même si le mouvement n’est pas amorcé de la même manière à travers le continent, des changements sont quand même notables et les espoirs sont permis.

Comment arrive-t-on à concilier les politiques publiques et la RSE dans un cadre de développement en Afrique ?
 
La population africaine est très jeune et il est plus facile d’enseigner aux jeunes qu’aux adultes. Nous sommes un continent en développement qui a la chance de s’inspirer des erreurs des autres et surtout de bénéficier de leur technologie, à condition que le transfert soit réel. En revanche, l’Afrique a besoin de bonne gouvernance et de transparence dans la conduite de ses politiques publiques. Nous avons du potentiel, mais parfois nous n’avons pas suffisamment confiance en nous-mêmes, pourtant nous savons que ce ne sont pas les bailleurs de fonds, les multinationales et les autres qui développeront notre continent. Même si la RSE est avant tout volontaire, nous pouvons désormais l’encadrer pour mieux la mettre au service du développement durable. Cependant, elle ne doit pas être considérée comme un outil régalien à la disposition des gouvernements indigents, incapables de conduire les politiques publiques pour le bien de leurs populations.
 
Pensez-vous que le Développement durable et la RSE soient des axes de changement pour l’Afrique ?
 
Face aux multiples défis que connaît notre planète, le développement durable est désormais un impératif et non une option. Pour les gouvernants, il sera davantage question de renforcer leurs législations en la matière et conduire à terme les politiques publiques. Pour les entreprises, la compétitivité devra tenir compte, entre autres, de l’équité sociale et du respect de l’environnement. Ce sera une question de pérennité qui nécessitera plus d’investissements à impacts. Pour ce faire, la RSE devrait être intégrée à la base de toute stratégie. Toutefois, les changements sont souvent difficiles et complexes, les résultats sont parfois décevants à court terme, dès lors qu’ils mettent en jeu des intérêts opposés. Qu’à cela ne tienne, je doute fort qu’il y ait encore dans dix ou quinze ans des décideurs qui ne seraient pas convaincus qu’il est de l’intérêt économique même de l’entreprise de se comporter de façon responsable.
 
Pensez-vous que dans notre monde en crise, l’Afrique puisse devenir un acteur porteur de solutions originales et exemplaires pour le reste du monde ?
 
Tout est possible à celui qui croit. L’Afrique a des atouts, mais propose très peu de solutions parce qu’elle préfère se nourrir davantage de modèle étranger. Il faut un changement de paradigme à tous les niveaux. Nous devons apprendre à croire en nous-mêmes et surtout nous faire confiance. Après plus d’un demi-siècle d’indépendance, on devrait s’être affranchis des comportements dévalorisants. On ne peut pas être un éternel réceptacle des décisions inappropriées pour nous-mêmes au nom de la solidarité. Ce n’est pas en mettant nos forêts sous cloche que nous contribuons efficacement à la lutte contre le changement climatique.

Nous avons besoin de construire des infrastructures diverses pour contribuer à notre propre développement. De même qu’il n’est pas réaliste de demander aux populations de penser aux besoins des générations futures quand elles ne parviennent même pas à satisfaire les leurs, alors qu’elles ont tout ce qu’il faut pour vivre heureux. Sincèrement, l’Afrique doit elle-même faire preuve d’originalité pour convaincre le reste du monde.
 
 Pouvez-vous évaluer la compréhension et l’intérêt de cette démarche
Auprès des opinions africaines ?
 
Au-delà des efforts collectifs au niveau de l’Union européenne, la France par exemple a développé une plateforme nationale RSE depuis dix ans. Cette démarche ne relève plus des seules sociétés du CAC 40 comme autrefois. Il y a désormais un engouement sans cesse croissant autour de la RSE. Or en Afrique, pour le moment la RSE demeure une affaire des multinationales dont les politiques de groupes y sont diversement prolongées, faute de législation en la matière. Il existe bien sûr des disparités d’une région ou d’un pays à un autre que l’on soit au nord ou au sud du Sahara. Au Maroc comme en Tunisie pour ne citer que ces deux exemples, la RSE est effective.

Au Sud c’est encore à tâtons. Très peu de décideurs savent ce que c’est réellement la RSE. Paradoxalement, c’est durant la pandémie à Covid-19 que le concept a été abondamment utilisé pour faire appel à la solidarité contre un ennemi commun. Aujourd’hui nous sommes néanmoins face à une réelle prise de conscience de toutes les parties prenantes sur l’intérêt d’accompagner cette démarche salutaire pour le bien de tous, eu égard aux opportunités qu’elle offre.
 
 
 
 
 

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