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Le grand retour de la valeur est humaine

Chroniques d’experts

Stratégie

Le 01/11/2021

valeur humaine

© Getty Images


Temps de lecture : 6 minutes

La valeur économique d’une entreprise ne devrait être mesurée qu’à l’aune de ce qu’elle peut apporter à la société.

De nombreux acteurs économiques sont en quête de la prochaine génération de nouveaux « business models », focalisés et passionnés par l’idée de tirer parti des technologies du numérique pour inventer le prochain Amazon, Facebook, Google, ou autre géant du numérique. Les Etats, eux-aussi, ont yeux rivés sur cette ruée vers l’or numérique et exacerbent cette fuite en avant, dominée par la pensée d’un progrès économique dont les nouvelles technologies sont le graal. Paradoxalement, plus notre société s’engage dans cette quête de nouveaux « business models », en la pensant par le prisme de plus de numérique, et plus elle s’éloigne de l’invention de ce que pourrait être le renouveau du « business model » d’une entreprise. Alors, dans cette frénésie du tout numérique, et tout en étant parfois convaincus du contraire, se perpétue inexorablement une suite de création d’entreprises, dont le modèle n’a en réalité rien de nouveau. Des entreprises dont le « business model » est fondamentalement resté le même. Des entreprises toutes construites à partir d’une même référence et d’un même modèle : « profit and loss ».

Le e-commerce comme modèle de réussite

Hérité du capitalisme et au cœur du système de valeur de la majeure partie des entreprises, ce modèle est, au fil des siècles, devenu une source de destruction de valeur redoutable, sévissant à une vitesse rendue aujourd’hui exponentielle par les technologies numériques. Ce modèle, qui succède à lui-même à travers le temps, dans le but de créer de la richesse, est devenu la cause majeure de l’appauvrissement aveugle de ce qu’il y a de plus précieux pour l’homme, tout en pensant qu’il innove sur lui-même. Développé jusqu’à son paroxysme, il a non seulement créé des inégalités irréconciliables avec le droit à la dignité et à une vie décente pour nombre d’êtres humains, mais il a également précipité sans discernement la pollution mondiale et l’épuisement des ressources naturelles nécessaires à toute vie humaine sur Terre. A son apogée, il y a ces plateformes hégémoniques du e-commerce, érigées par certains en modèle de réussite entrepreneuriale, souvent citées en exemple de cette nouvelle économie du numérique que tant cherchent à imiter, qui expédient des douzaines d’articles à travers le monde, chaque seconde. Et la plupart de ces articles sont emballés dans du plastique à usage unique. Pourtant, personne n’ignore que les plastiques à usage unique représentent à eux seuls près de la moitié des déchets plastiques mondiaux. Personne n’ignore non plus que seuls 9% des neuf milliards de tonnes de plastique produits sur Terre ont été recyclés. Ni que le reste termine sa course dans des décharges, dans la nature ou dans les mers et océans (environ 13 millions de tonnes chaque année), provoquant un véritable fléau mondial, nuisant à la biodiversité, et donc, à notre propre santé.


La croissance pour la croissance


De trop nombreuses entreprises sont à ce point irresponsables que leur manière de créer de la valeur est de détruire des ressources précieuses à la vie, accentuant les handicaps de nos sociétés, et finançant cette valeur à sens unique sur une dette envers l’humanité, qu’aucun bilan ne comptabilise, qu’aucune banque ne viendra réclamer, et qu’elles ne rembourseront jamais.
Pour elles, tout se passe comme si toute l’ingéniosité entrepreneuriale dont l’homme est capable, comme si toute l’intelligence qui caractérise le génie humain, avaient pour l’essentiel été confisquées pour ne servir qu’une seule cause : celle de plus de profits, pour plus d’argent, sans aucune autre priorité, sans aucune autre considération. Pendant ce temps, la mondialisation, amplifiée par les facteurs multiplicateurs des technologies du numérique, permet aux effets contre-productifs de ces modèles économiques anti-durables d’atteindre des records. La croissance pour la croissance, celle qui ne participe pas à faire grandir les plus faibles dans nos sociétés – le profit pour le profit, celui qui ne profite pas à ceux qui en ont le plus besoin, en réalité, donne l’illusion d’une richesse, mais ne la crée pas. 


Une coopération entre entreprises et Etat


Inventer une nouvelle norme pour définir la valeur économique est possible. Changer la règle de ce qui compte, pour définir la création de valeur de toute entreprise en valorisant sa manière de servir la société, et la vie en société – plutôt que de servir la croissance de la croissance, et le profit des profits – est possible. Mais cela nécessite un nouveau genre de coopération entre les entreprises et l’Etat. Une coopération où l’entreprise agit pour le service de l’intérêt général, et où l’Etat agit pour le service de toutes les entreprises.
Pour qu’une telle alliance produise une valeur qui dépasse la somme qui résulterait de ce que chacun apporterait séparément, en agissant dans sa sphère de confort actuelle, il faut que chacun étende son champ d’actions à la sphère de l’autre. L’entreprise se doit de prendre l’initiative de rapprocher l’intérêt business de celui de la société. L’Etat se doit d’aider à construire le cadre général d’un nouveau genre de capitalisme qui guidera ces efforts à la recherche de nouveaux profits.


Etre considérée comme profitable


Dans ce contexte, à quel point les conseils d’administration d’entreprises devraient-ils faire place à la diversité pour être en mesure d’optimiser tout le potentiel d’impacts positifs que l’entreprise peut avoir sur la société au sein de laquelle elle se développe ? A quel point les produits et services d’une entreprise devraient-ils être éthiques et respectueux de l’environnement, depuis la façon dont ils sont fabriqués, jusqu’à la façon dont est gérée leur fin de vie, pour que l’entreprise en question soit considérée comme profitable ? A quel point le moral des salariés d’une entreprise devrait-il être bon, les conditions de travail devraient-elles être satisfaisantes, le système de management devrait-il être responsable ? A quel point une entreprise devrait-elle contribuer à lutter contre l’extrême pauvreté et les inégalités dans le pays où elle est implantée pour être considérée comme profitable ? A quel point une entreprise devrait-elle participer à offrir un emploi aux jeunes, aux seniors, aux précaires et aux handicapés ? A quel point une entreprise devrait-elle investir pour l’innovation sociale ? A quel point faudrait-il changer les règles, les lois, notre regard sur la société pour être capable de (ré)concilier la valeur économique des entreprises avec celle fondamentalement utile aux progrès de notre société ?
Les deux choses les plus importantes n’apparaissent pas au bilan d’une entreprise : sa réputation et ses hommes. Henry Ford avait sans doute vu juste en disant cela, tout particulièrement s’agissant de l’homme. Une nouvelle ère où la création de valeur des entreprises serait celle de leurs impacts positifs sur la société dans laquelle elles vivent est possible. Il ne s’agit pas de ce que d’aucuns nomment la responsabilité sociale, le développement durable ou encore les entreprises à mission de la loi Pacte. Il ne s’agit pas non plus de philanthropie. Il s’agit d’aller au-delà.

L’enjeu et l’urgence

Si ces démarches viennent ajouter des prérogatives sociétales à l’agenda de l’entreprise, celles-ci passent, la plupart du temps, au second plan : elles restent périphériques au pilotage de la performance économique, et n’ont aucun effet sur sa valorisation, contrairement aux indicateurs financiers. Il faut changer notre conception de ce qu’un « business model » devrait être ; passer d’un modèle de « création de valeur fermée », qui exclut la communauté sociale et l’environnement dans lequel l’entreprise prospère, à un modèle de « création de valeur ouverte », ou « open value », qui inclut la communauté locale en tant que partie prenante au bénéfice de la valeur qu’elle participe à créer, au même titre que ses actionnaires.
L’enjeu et l’urgence nous obligent à nous dépasser, à penser grand, parce la définition de la valeur que nous donnons aux sociétés que nous créons aujourd’hui, détermine celle de la société dans laquelle nous vivrons demain.

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