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Le management face au dérèglement climatique

Chroniques d’experts

Management

Le 15/09/2022

environnement

© Getty Images


Temps de lecture : 6 minutes

Le management a été un moteur de notre prospérité. Il doit à présent contribuer à la lutte contre le dérèglement climatique.

Comment expliquer que l’espèce humaine, un animal relativement mal pourvu par la nature, ait pu dominer la planète ? Nous ne courrons pas très vite, nous ne sautons pas très haut, nous n’avons ni crocs acérés ni griffes tranchantes, et face à un tigre ou un ours, notre probabilité de survie est plus que limitée. Pourtant, au grand jeu de la sélection naturelle, comme l’a très justement souligné Yuval Noah Harari, nous disposons d’un avantage concurrentiel décisif : notre capacité unique à conduire l’action collective de manière dynamique, ce qui correspond très exactement à la définition du management. Sans cette aptitude unique au management, nous serions restés une proie facile, que certains biologistes ont positionnée dans l’échelle alimentaire au même niveau que le hareng.

Dans l’histoire humaine, c’est avec le développement exponentiel du management – à partir de la révolution industrielle, puis surtout tout au long du 20e siècle – que notre prospérité a décuplé. Au cours des cinquante dernières années, alors que l’économie de marché était adoptée par presque toute l’humanité, la part de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté (avec moins de 2 dollars par jour) a chuté de 75 %. Selon les calculs de la Banque Mondiale, depuis l’effondrement du bloc communiste, plus de 2 milliards d’êtres humains sont sortis de la misère. En assurant le financement et la diffusion des progrès techniques, le management a incontestablement été un moteur de notre prospérité.

Pas de décroissance mais davantage de sobriété

Malheureusement, cette prospérité s’est construite sur une exploitation systématique des ressources naturelles et sur la production massive de gaz à effet de serre. Nous en payons désormais le prix avec le dérèglement climatique. Alors que le développement humain a atteint son apogée, nous sommes menacés d’un péril inédit. Que peut faire le management pour contribuer à relever ce défi ?

Le premier réflexe consisterait à estimer que l’économie de marché, le développement industriel et le management sont les causes de la crise environnementale, et qu’il est donc nécessaire d’y mettre fin. Ceux qui prônent cet abandon en appellent généralement à l’adoption d’une économie collectiviste, artisanale et démondialisée. Ils réclament la décroissance et accablent la finance, les multinationales et le libéralisme. Cependant, ils font fausse route, et pour le comprendre il convient de bien distinguer la sobriété (qui relève du symbolique) et la décroissance (qui ne fait que précipiter la catastrophe).

La sobriété est une bonne chose. Nous devons impérativement supprimer les gaspillages et apprendre à mieux exploiter les ressources naturelles. Cependant, cela ne suffira pas résoudre la crise climatique : l’ordre de grandeur du problème est tel (selon le GIEC, les émissions de gaz à effet de serre doivent être réduites de 80 % d’ici à 2040) que la frugalité individuelle n’y changera à peu près rien. A titre d’exemple, lors des confinements provoqués par la pandémie de Covid-19, l’humanité s’est montrée particulièrement sobre : quasiment aucun déplacement, industrie en suspens, commerce fortement contraint. Pourtant, l’impact sur les émissions de CO2 est resté anecdotique. La sobriété n’est donc pas une réponse suffisante.

Violence sociale et politique

Quand à la décroissance, son application suffisamment stricte pour véritablement affronter le problème aurait des conséquences dramatiques, et cela pour au moins cinq raisons :

1- Premièrement, la décroissance repose sur un faux postulat. Rappelons que selon les chiffres du Global Carbon Project, les émissions de CO2 par habitant dans les pays de l’Union européenne ont baissé de 37 % depuis 1990, alors que le PIB par habitant y a progressé de 46 %. De même, depuis le début des années 2000, selon l’ONU, la production agricole mondiale continue à fortement augmenter, alors que les surfaces agricoles diminuent. Croissance économique et préservation de l’environnement ne sont donc pas antinomiques.

2- Deuxièmement, la décroissance engendre la violence sociale. Elle implique mécaniquement moins de richesses à se partager, et donc plus de luttes pour les accaparer. Les sociétés de pénurie, à l’image de celles d’avant la révolution industrielle ou des économies de guerre, ont toujours été – et sont toujours – les plus inégalitaires, les plus corrompues et les plus violentes.

3- Troisièmement, la décroissance est liberticide. Voulons-nous vraiment qu’une autorité supérieure décide, au nom de la préservation de la planète, de la température à laquelle nous pourrons nous chauffer l’hiver, de la fréquence à laquelle nous pourrons prendre une douche l’été et de ce que nous serons autorisés à manger toute l’année, tout en limitant nos achats, nos déplacements, nos activités numériques, voire le nombre de nos enfants ? Aucun parti politique ne sera démocratiquement élu avec un tel programme, ce qui implique que ces mesures nécessiteront des régimes autoritaires.

4- Quatrièmement, la décroissance ruine les espoirs des pays pauvres. Comment réagiront les milliards d’êtres humains, en Inde ou en Afrique subsaharienne, qui demandent légitimement à bénéficier de notre confort et de notre richesse ? Accepteront-ils pacifiquement d’abandonner cette aspiration au nom de la protection de l’environnement ?

5- Cinquièmement, la décroissance engendre la violence politique. Il est probable qu’en opposition aux contraintes qu’elle impose, émergent des mouvements ouvertement réactionnaires, à l’image du « trumpisme » aux Etats-Unis. Entre le totalitarisme ascétique et le populisme sordide, la décroissance précipitera la catastrophe plutôt qu’elle ne l’empêchera.

La décroissance n’est donc pas une solution. Plutôt que la tentation du moins, nous devons privilégier la solution du mieux.

La recherche insatiable de l’efficience

Le management et l’économie de marché ont été un moteur de notre prospérité ? Faisons en sorte qu’ils deviennent celui de la lutte contre le dérèglement climatique. Un des ressorts fondamentaux du management, c’est la recherche insatiable de l’efficience. Or, c’est très exactement d’efficience dont nous avons besoin pour limiter les gaspillages et parvenir à produire davantage (d’énergie, de biens, d’aliments) avec moins (de ressources, de surfaces, d’émissions de gaz à effet de serre). Plutôt que d’abandonner la libre entreprise, il convient de l’utiliser pour ce qu’elle est : un formidable catalyseur de l’ingéniosité humaine :

– Multiplions les initiatives en termes de production d’énergie, qu’il s’agisse de la fission et bientôt de la fusion nucléaire, de la géothermie, de l’hydrothermie ou du stockage, et en parallèle tout ce qui peut permettre le captage du CO2 déjà présent dans l’atmosphère.

– Encourageons les innovations sur les matériaux et les techniques de construction, de chauffage et de climatisation.

– Décarbonons autant que possible les transports, via l’électrification, les carburants alternatifs ou l’hydrogène.

– Développons des solutions nouvelles pour l’agroalimentaire grâce aux OGM, aux aliments synthétiques, aux insectes ou aux algues.

Tout cela – et ce ne sont que des exemples – nécessitera des investissements considérables, la création d’entreprises nouvelles et le développement d’innovations à des échelles inédites, aidées par une réglementation éclairée, c’est-à-dire de gigantesques efforts de management. Aucune de ces innovations ne résoudra la crise à elle seule, aucune n’apporte une solution miracle, et chacune a ses avantages et ses inconvénients, mais leur conjugaison intelligente peut faire la différence, tout en maintenant notre prospérité, et en permettant à toute l’humanité d’y accéder.

Si nous voulons sauver la planète, se priver de la formidable énergie du capitalisme serait contre productif. En fédérant les énergies collectives, le management aura un rôle essentiel à jouer dans ce formidable défi.

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