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Le tabou de l’excellence

Chroniques d’experts

Innovation

Le 14/03/2022

excellence

© Getty Images


Temps de lecture : 7 minutes

Pourquoi est-il si compliqué de garder les meilleurs, en France ? Il est temps de ne plus subir l’hégémonie américaine en matière d’attractivité des talents.

« A l’ère de l’information, pour beaucoup d’entreprises, dans de nombreuses équipes, l’objectif n’est plus de prévenir les erreurs ; le plus gros risque encouru n’est pas l’erreur ou le manque de logique ; c’est de ne pas réussir à attirer les meilleurs éléments, à inventer de nouveaux produits, à changer de direction rapidement quand l’environnement connaît un grand bouleversement. » Voici, à quelque chose près, une partie de la conclusion du livre « No Rules, Rules », qui raconte la culture de l’innovation et de l’excellence qui fait le succès de NetflixNo Rules, Rules, Netflix and the Culture of Reinvention », de Reed Hastings et Erin Meyer).

La culture française raconte régulièrement l’innovation, parle d’excellence, mais dans les faits, la culture de l’excellence est un tabou. Elle s’incarne trop souvent dans une addition sérielle de diplômes d’écoles de catégorie A. Elle se traduit ensuite dans une culture du statut acquis. L’excellence en France est-elle une réalité ou une imposture ? L’élitisme ne garantit pas l’excellence. Il atteste d’un certain niveau d’intelligence, mais le monde du travail montre tous les jours que c’est insuffisant. Il suffit de regarder le classement des 50 entreprises les plus innovantes au monde (Ranking the top 50 ; most innovative companies of 2020, BCG). Le reality check est douloureux pour la France : une seule entreprise tricolore se distingue, Adidas.

Mais alors qu’est-ce qui cloche ?

Il suffit encore de regarder notre manière de lutter contre les innovations américaines. Nous n’arrivons pas à faire un pied de côté pour réussir à comprendre leur point de vue. Nous regardons seulement l’hégémonie écrasante que nous subissons avec une forme d’impuissance de plus en plus dangereuse. Mais alors qu’est-ce qui cloche ? Nos ingénieurs sont prisés dans la Silicon Valley : “Les GAFA aiment les ingénieurs français pour leurs compétences et leur esprit critique. Ils vont chercher la petite bête avant de sortir un produit ou un service alors que les Américains préfèrent le sortir rapidement et l’améliorer avec les feedbacks des utilisateurs, le fameux test & learn”, observait David Fayon, auteur de « Made in Silicon Valley“, en 2019. Et Géraldine Le Meur, dirigeante et investisseur dans les technologies, aux Etats-Unis, notamment pour le compte de The Refiners, Frenchfounders et LeFonds by Frenchfounders, d’ajouter : “Les écoles d’ingénieurs françaises sont connues et reconnues, c’est un gage de sérieux pour les entreprises américaines”.

Serait-il faux de dire que le rapport à l’excellence de la culture anglo-saxonne permet aux français de donner le meilleur d’eux-mêmes ? Ce qui est certain, c’est que la culture de l’excellence à l’anglo-saxonne ne se repose pas sur le niveau des connaissances attribuées à un diplôme. Outre des principes de management véritablement exigeants et rigoureux, la culture du feedback joue un rôle important dans la culture de l’excellence. Par exemple, le palmarès des 100 CEO les plus performants (classement réalisé chaque année par Harvard Business Review jusqu’en 2019) met en exergue la capacité à avoir régulièrement un oeil critique sur les décisions passées, le courage de se confronter à la brutalité des faits et surtout un profil de dirigeant dont l’ambition est de construire un héritage, en mettant leur ambition au service de l’entreprise plutôt qu’au service de leur renommée, ou de leur enrichissement personnel.

Assumer avoir de l’ambition

De nombreux entrepreneurs américains parlent du rôle de la passion dans la réussite entrepreneuriale. Ils expliquent qu’entreprendre est un parcours semé d’embûches et que l’innovation demande de faire régulièrement face à des défis et des échecs. Dans ces conditions, la passion permet de tenir et de nourrir la résistance mentale, même quand le péril est proche. Avoir une foi absolue dans une idée est un avantage concurrentiel qui fait la différence. La notion d’idéal également : elle donne du sens à une aventure dont l’espoir est d’avoir un impact du niveau d’un game changer.

Les Américains osent assumer ce type d’ambition tandis qu’en France, nous sommes inhibés par une forme de modestie qui nous empêche de nous imaginer changer véritablement le monde. Nous aimons entreprendre avec des risques maîtrisés et cela a des conséquences sur la puissance de l’imaginaire. Combien de patrons français peuvent se targuer d’être capables du même champ de distorsion de la réalité qu’un Steve Jobs ? A quel point l’écosystème entrepreneurial français sait-il vaincre l’impossible en défiant le système établi ? Posons-nous une autre question : quelle est la place véritable de la curiosité dans les organisations ? A quel point les systèmes de commandement et de contrôle privilégiés par les entreprises encouragent-ils l’imagination et par capillarité l’innovation ? Comment la bureaucratie tue-t-elle une large part du potentiel créatif ? Ces sujets sont importants car la passion a besoin d’un cadre précis pour s’exprimer et être productive. Elle s’épanouit dans un contexte qui favorise la liberté, la curiosité, l’expérimentation, l’agitation cognitive en même temps que le dialogue abrasif. La responsabilité, bien-sûr, est indissociable de l’environnement nécessaire. Elle est par ailleurs assortie de la culture de la discipline décrite par Jim Collins dans ″Good to Great″, livre dans lequel il fait référence à la discipline des personnes, de la pensée et de l’action comme facteur clé de succès des entreprises excellentes. Et c’est sur ce triptyque (personnes, pensée et action) que repose la perspective d’inventer demain avec des droits et des devoirs.

Liberté et responsabilité pour innover

L’excellence est nourri par la passion, elle-même au confluent de la liberté et de la responsabilité. Tout part de l’alignement, c’est-à-dire de la rigueur à évaluer la convergence des ambitions stratégiques et des valeurs fondamentales pour agir et réussir. Dans de nombreuses entreprises, l’alignement est manquant car il y a un défaut de communication et de confrontation des idées, alimenté par la pensée de groupe et dont le résultat est souvent des consensus tièdes, non partagés dans des équipes au sein desquelles la « dissidence » ne parvient pas à s’exprimer. C’est parfois un malentendu, d’autres fois un manque de courage individuel et collectif, mais souvent un jeu politique excessif et toxique qui sclérose la parole, ou encore une culture de la peur.

Puis, vient le nerf de la guerre : la confiance. Travailler en confiance dans un cadre de liberté implique de collaborer avec l’équipe adéquate, sans considération de statut. Les entreprises véritablement excellentes n’encouragent pas la compétition individuelle. Elles animent une forte culture du collectif pour catalyser l’excellence individuelle en intelligence collective, avec des standards de très haut niveau. Ce sont des organisations qui sélectionnent des personnes rapides et solides car les échanges sont souvent véloces, brillants, directs et challengeants pour offrir toutes les informations nécessaires à une bonne prise de décision. Ce sont des organisations qui cultivent un dialogue abrasif qui n’est pas habituel en France et serait, au contraire, vécu comme une pratique brutale. Alors comment exceller si l’exigence est feutrée, mal assumée ? L’excellence ne comporte-t-elle pas une part de rugosité bienveillante pour réveiller le génie de tous ?

Avant tout une culture d’entreprise

Dans les pays anglo-saxons, le contrat est clair : l’équation passion, liberté, responsabilité doit produire d’excellents résultats. S’agissant des entreprises telles que les GAFA – dont la croissance de ces dernières années en font des entreprises presque, sinon plus puissantes que des Etats – elles assument de recruter des talents remarquables qu’elles paient à la hauteur du potentiel de leur contribution. Ce point est important car il nous disqualifie de la guerre d’un grand nombre de talents devenus inaccessibles, au regard des packages totalement prohibitifs à l’aune de la culture française et européenne.

Nous sommes donc parfois, ou peut-être trop souvent, condamnés à admirer à distance des génies qui nous permettraient pourtant de rendre la compétition mondiale plus vigoureuse. En France, nous aimons nous perdre dans des débats limitatifs en matière de rémunération, sans mesurer les conséquences des chaînes que nous nous mettons régulièrement aux mains et aux pieds. Prenons l’exemple du Français Yann Le Cun, directeur du laboratoire d’Intelligence Artificielle de Facebook, que personne n’a les moyens de s’offrir en Europe, même pas l’Union européenne.

Nous espérons que les procédures anti-trust permettront d’endiguer la puissance de ces acteurs que nous aimons détester, tout en utilisant leur produits quotidiennement. Mais nous perdons de vue que ces acteurs aiment recruter des experts, combiner les expertises pour favoriser le dépassement de soi, au service d’une capacité de résolution créative hors du commun. Il serait temps que nous acceptions de jouer avec des règles de très haut niveau pour avoir le droit de négocier une part du monde. Nous devons avoir un véritable débat sur l’excellence pour nous libérer, au moins mentalement, de nos freins cognitifs, qui nous clouent au sol tandis que les autres vont sur Mars et que nous applaudissons. Chez Apple, la culture de l’entreprise impose naturellement de se poser cette question : Que pouvons-nous faire de plus ? Et nous, à quand remonte la dernière fois que nous nous sommes collectivement posés cette question ? L’excellence n’est pas une idée. C’est une culture d’entreprise qui repose sur des principes de management cohérents et assumés.

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