fbpx

Le travail à l’épreuve du coronavirus : 4 lignes de front

« Il n’y a pas de politique qui ne soit pas une politique des corps. » – Michel Foucault

La crise sanitaire nous fait entrer progressivement dans un nouveau paradigme, l’hyper-fragmentation du travail. Entendons-nous bien, la fragmentation du travail n’est pas un phénomène nouveau. Dans son ouvrage majeur « Le travail en miette », le sociologue Georges Friedman pointait déjà dans les années 1950, les effets délétères de l’atomisation des tâches jusqu’au geste unique, répétitif, qui augmente la fatigue et les risques de troubles psychologiques.

Mais ce qui a fait l’histoire de la société française, c’est l’intégration par le travail. C’est cette intégration qui a permis de construire un socle solide de protection sociale et de procurer des points de repères partagés entre ce que les observateurs d’hier appelaient les classes sociales et ceux d’aujourd’hui les catégories socio-professionnelles.

La Covid fait éclater cette cohésion. Avec les 8 semaines de confinement (du mardi 17 mars au dimanche 10 mai 2020 inclus, soit 55 jours) et la période de déconfinement très progressif qui a suivi, 4 lignes de travailleurs se sont soudainement constituées, avec chacune un contexte de travail très différencié, voire antagoniste. Ces 4 lignes ont perduré au fil des tressaillements de la gestion de la crise sanitaire (couvre-feu le 17 octobre puis reconfinement le 30 octobre jusqu’au 15 décembre, suivi d’un retour au couvre-feu à géométrie variable) même si ses équilibres se sont en partie modifiés (ex : moindre recours au télétravail et à l’activité partielle lors du second confinement, encore diminué lors du couvre-feu).

Le travail est une mise en jeu des corps et bien souvent une mise en contact des corps. A l’inverse le confinement est une politique publique visant à prévenir les contacts entre les corps. En annonçant à compter du 17 octobre 2020, l’établissement d’un couvre-feu en Ile-de-France et dans huit métropoles particulièrement touchées par l’épidémie, Emmanuel Macron a utilisé le terme d’« aspérités » : « L’objectif, c’est de pouvoir continuer à avoir une vie économique, que les écoles, les lycées, les universités soient ouvertes, que nos concitoyens puissent travailler tout à fait normalement et qu’il puisse y avoir une vie sociale mais en réduire les aspérités ». Bien avant lui, Michel Foucault nous avait alertés : « Il n’y a pas de politique qui ne soit pas une politique des corps ». C’est cette politique des corps qui structure ces 4 lignes, en fonction de leur distance vis-à-vis du travail, c’est-à-dire vis-à-vis du risque de contracter le virus.

On comprend mieux le caractère central de la distance au travail lorsque l’on constate, pétrifié et impuissant, le succès viral de cette expression stupide de « distanciation sociale » que Danielle Kaisergruber a justement fustigée dans l’un de ses éditoriaux de Metis (25 mai 2020). Sans être pour le moins du monde séduit par la terminologie des grandes et petites manœuvres militaires, je reprends l’expression désormais consacrée des lignes de front, qui font face au virus et par là même au travail.

La première ligne est au contact

C’est celle constituée des soignants, qui représente environ 5 % des salariés en France. Son rapport au travail a été caractérisé par trois éléments.

D’abord l’éloignement de la bureaucratie, condition nécessaire à la réussite du défi consistant à soigner tous ceux qui en ont besoin, ce qui suppose de mettre à distance ce qu’Alain Supiot appelle « la gouvernance par les nombres », c’est-à-dire un style de gestion sur la base de l’impératif des seuls résultats chiffrés, dans l’oubli de l’épaisseur humaine et de la dimension esthétique du travail[1]. Le système de santé français est lesté d’un grand nombre de « personnels non soignants », c’est-à-dire hors médecins, infirmiers et aide-soignants, qui représente 34 % du total, record d’Europe après la Belgique d’après l’étude comparative de l’OCDE.

Ecoutons Cécile Jaglin-Grimonprez, directrice générale du CHU d’Angers : « Dans la crise, tout le monde a fonctionné en mode service public. (…) Ce sentiment de fluidité naît du fait que tous travaillent sur un unique sujet : la crise. C’est toujours le cas lors d’un plan blanc (dispositif destiné à répondre à l’afflux de patients ou de victimes). Le nombre d’interlocuteurs se resserre. Les frontières entre les métiers tombent. On devient un groupe soudé où chacun apporte sa contribution »[2]. Dans une zone plus touchée par la première vague, en Alsace, un reportage du « Figaro » nous rapporte le slogan mis en avant dans les hôpitaux universitaires de Strasbourg, qui se sont réorganisés à marche forcée pour faire face : « tous en mode Covid-19 »[3].

Deuxième évolution majeure, la mise en œuvre de l’éthique professionnelle. Il s’agissait ici, fondamentalement, d’éviter d’avoir à faire le tri des malades, résultat obtenu avec le doublement du nombre de lits, l’embarquement du personnel « pré-professionnel » (ex : étudiants en médecine) ou « post-professionnel » (ex : appel à la réserve médicale et aux retraités) et l’organisation des transferts de malades entre hôpitaux, réalisés par un « bricolage organisationnel » obtenus en bonne part grâce à des initiatives locales, en dehors de la hiérarchie.

Enfin troisième évolution, la capacité à mettre en avant et réhabiliter les critères d’un bon travail, pour reprendre la terminologie de Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail et directeur du centre de recherche sur le travail et le développement du CNAM. C’est cela que nous applaudissions tous les soirs à 20h, en mars et avril 2020 : l’attention aux autres, le soin et l’orientation vers les résultats concrets. Il a fallu une crise d’ampleur pour que l’organisation taylorienne de l’hôpital découvre les vertus de l’autonomie professionnelle, comme le remarquent Thomas Coutrot, Danièle Linhart, Dominique Méda, Sandra Caroly et Laurent Vogel dans une belle tribune de « Libération »[4] :

« Mille circonstances imprévues, qui font le sel de ce que les ergonomes appellent le ‘travail réel’ par opposition au ‘travail prescrit’ par les managers, peuvent rendre inopérantes les consignes sanitaires trop générales. Pour réduire effectivement les risques, il faut que les salarié·es, meilleur·es expert·es de leur travail, puissent s’exprimer individuellement et collectivement sur les difficultés rencontrées, proposer les solutions, et recevoir les moyens et les marges de manœuvre adéquates. »

La reconnaissance des gouvernants a pris, elle, un tour beaucoup plus métaphoriquement guerrier, celui des combattants : « Je tiens (…) à exprimer ce soir la reconnaissance de la Nation à ces héros en blouse blanche » (discours télévisé du président de la République, 12 mars 2020) ; « Dans cette guerre, il y a en première ligne l’ensemble de nos soignants (…). Le premier soignant est tombé il y a quelques jours à Compiègne » (discours du 25 mars 2020) ; « des soignants qui sont au front chaque jour » (discours du 31 mars 2020).

De fait, cette première ligne a payé un lourd tribut à la Covid19 dans le monde du travail, comme l’a montré l’enquête de santé publique EpiCov, pilotée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) au printemps 2020, publiée le 9 octobre. Les taux de contamination les plus élevés se retrouvent dans le milieu de la santé et du médico-social. La proportion de positifs est de 11,4% chez les travailleurs du soin, une catégorie qui regroupe le personnel médical et paramédical, les pharmaciens, les pompiers, les secouristes et les ambulanciers.

La reconnaissance des gouvernants s’est en partie concrétisée sous sa forme monétaire avec le « Ségur de la santé ». Mais beaucoup de travailleurs de la première ligne, de travailleuses devrais-je préciser, sont toujours en attente d’une vraie reconnaissance, celle de leur métier.

La deuxième ligne est en soutien

La seconde ligne est constituée de celles et ceux qui ont continué à aller physiquement au travail. Ils représentent 35 % de la population active durant le confinement. Ce sont ceux que l’on a appelés les « premiers de corvée » ou encore « les invisibles » ou « les héros du quotidien » ; les américains les qualifient, de façon précise et concise, par ce terme : « the essentials ». Ce sont les caissières, les éboueurs, les manutentionnaires, les facteurs, les guichetiers de la CAF, les agents de sécurité, les transporteurs routiers, les ambulanciers, les sapeurs-pompiers, les policiers, tous ceux qui ont permis à la machine de continuer à tourner.

Le point commun à tous ces métiers est qu’ils sont peu considérés socialement et économiquement. C’est tout le paradoxe de l’économie post-taylorienne, caractérisée par la « quantophrénie », terme proposé par le sociologue Vincent de Gaulejac pour désigner l’obsession du chiffre. Ces professions du soin, du « care », des services, ont du mal à faire reconnaître la valeur de leur travail car ce dernier repose sur une contribution non monétaire. Le philosophe Patrick Viveret pose la question : « Qu’est-ce qui compte le plus pour vous ? L’amour de vos proches. Cela ne sa quantifie pas ». Plus on monte vers l’essentiel, moins on peut quantifier[5].

Les trois caractéristiques fondamentales du travail auxquelles cette deuxième ligne a été confrontée sont :

  • Derrière l’hétérogénéité de ces métiers tous très féminins (par exemple, les caissières) ou très masculins (par exemple, les éboueurs), le point commun est la détérioration des conditions de travail, tant le respect des gestes barrière et la distanciation physique ont souvent été contradictoires avec un contexte de travail de qualité. Ainsi par exemple, les chauffeurs routiers avaient perdu leurs possibilités de se restaurer et de faire leur toilette du fait de la fermeture des restaurants et relais sur les autoroutes.
  • Le décalage des hiérarchies, c’est-à-dire l’écart soudainement mis en lumière entre l’utilité sociale et le statut social : le trader s’est tout à coup retrouvé bien après la caissière dans l’échelle de la reconnaissance et de l’utilité sociale, malgré son salaire 50 fois supérieur. Il faudra trouver des moyens concrets de refermer au moins en partie ce gouffre béant.

    Metis s’y est déjà attelé avec les contributions de
    Philippe Denimal (« De la reconnaissance », 6 avril 2020) et de
    Paul Santelmann (« Refonder l’échelle de valorisation des emplois », 25 mai 2020).
    Il faut aussi signaler l’initiative du philosophe Bruno Latour avec son « outil de discernement », dont je note qu’il se base sur les activités plutôt que sur le travail.

  • La peur, car une étude Odoxa d’avril 2020 a montré que ceux qui ont continué à aller sur leur lieu de travail habituel durant le confinement l’on fait avec la peur au ventre dans 71 % des cas, peur d’attraper le virus et peur de le transmettre à ses proches. La peur a ainsi été un facteur très clivant d’inégalités sociales puisque par exemple, seulement 15% des cadres ont continué à aller régulièrement et physiquement au travail durant cette période alors que c’était le cas de 90% des ouvriers[6].

La troisième ligne est à l’abri

Elle est constituée par les télétravailleurs, à l’abri du virus grâce à la médiation technologique du travail à distance. Être à l’abri ne signifie pas être « planqué » : cette médiation leur a justement permis de continuer à contribuer mais en amoindrissant le nombre de contacts, donc de risques de contamination. Certains de ces métiers ou tâches n’en sont pas moins indispensables à la lutte contre la pandémie, le travail des logisticiens, par exemple.

En mars 2020, ils sont passés brutalement, en l’espace d’une semaine à 10 jours, de 3 % seulement de la population active à 30 % (part des salariés pratiquant régulièrement au moins quelques jours de télétravail par semaine). Paradoxalement, ce basculement a bénéficié dans bon nombre d’entreprises, de la préparation forcée due au mouvement de grève de décembre 2019 (voir : « 5 décembre : la grève qui débloque »). La situation particulière du premier confinement a créé un contexte très spécifique, qui n’est pas véritablement du télétravail (qui suppose un dispositif encadré de double volontariat) mais plutôt ce que j’ai appelé « le travail confiné » (voir : « Enquête sur le travail par temps de confinement »).

Bien sûr ce sont pour beaucoup des CSP+, cadres, professions libérales, citadins, mais pas seulement. Ainsi 47 % des professions intermédiaires et 40 % des employés ont télétravaillé durant cette période, d’après une étude Kantar de mai 2020.

Les trois caractéristiques essentielles vis-à-vis du travail pour cette population sont les suivantes :

  • satisfaction globale, malgré les conditions matérielles détériorées, dues au caractère soudain de la mise en œuvre d’un télétravail dans un contexte d’impréparation ; volonté fortement affirmée de pouvoir continuer à télétravailler (mais pas en permanence) après la crise sanitaire (voir : « On ne pourra pas dire aux télétravailleurs que tout reprend comme avant »).
  • recomposition du management, avec une montée en puissance du management de soutien au dépend du management traditionnel de contrôle, fonctionnant sur l’obéissance la discipline et la hiérarchie : davantage de confiance réciproque entre salariés et managers, davantage de délégation et d’autonomie ; une meilleure compréhension du management comme atout de compétitivité (voir : « La qualité du management, principal levier de compétitivité des entreprises »).
  • réévaluation de la relation au travail car de très nombreux collaborateurs ont mis à profit cette période très particulière pour reconsidérer leur rapport au travail, à l’entreprise, à la famille, à l’engagement.

Pour davantage de détails, je renvois le lecteur au rapport que j’ai rédigé avec Thierry Pech, « La révolution du travail à distance » (Note Terra Nova, 29 avril 2020), qui rend compte de l’enquête « #Montravailàdistance, Jenparle » réalisée avec Metis, Res publica, Liaisons sociales et la CFDT.

Même si le télétravail a eu l’immense mérite de faire turbuler un management à la française encore engoncé dans le taylorisme, ses limites sont aussi apparentes, de même que notre besoin de mettre en œuvre dans notre travail les 5 sens qui fondent notre humanité (voir l’article de Jean-Marie Bergère dans Metis : « Une vie mise à distance »). Par ailleurs, même si les apports du télétravail sont importants, ils ne doivent pas occulter les menaces qui doivent être anticipées. Dans son livre « Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie », l’économiste Robert Boyer montre que son développement accompagne l’extension de ce qu’il appelle le « capitalisme de plateforme », qui propose des services numériques et logistiques accessibles à distance et fonctionne de manière oligopolistique autour de quelques acteurs clés[7].

En revanche, je considère que ni le gouvernement ni les entreprises n’ont véritablement tiré les leçons du premier confinement : le télétravail est la meilleure solution pour concilier le maintien de l’activité économique et la limitation des contaminations. Il n’a pas été autant mobilisé après l’été 2020 qu’au cours du premier confinement, ce qui a contribué au redémarrage de la pandémie dans notre pays dès septembre (voir : « Déconfiner le travail à distance », Note Terra Nova, 19 novembre 2020).

Enfin, la quatrième ligne est absente de la scène du travail

Sur cette ligne, on trouve les chômeurs, les précaires, victimes des non renouvellements de contrats d’intérim ou de CDD intervenus dès le début de la crise sanitaire, les chargés d’enfants ou de personnes fragiles, qui ont été dispensés de travail, les commerçants réduits à l’inactivité par la fermeture de leur magasin, les intermittents du spectacle, les jeunes, qui sont arrivés sur le marché du travail au plus mauvais moment (voir : « Coronavirus : triple peine pour la jeunesse et camouflet pour le développement durable»). Cette quatrième ligne regroupe des actifs absents de la scène du travail, non parce qu’ils l’auraient choisi mais parce que les circonstances de la crise sanitaire on fait qu’ils se sont trouvés hors travail.

Le rapport au travail de cette population a été beaucoup moins scruté que celui des trois autres lignes, mais au total elle représente 30 % de la population active. L’indemnisation de l’activité partielle mise en place par le ministère du Travail a concerné jusqu’à 8,6 millions de salariés au plus fort de la crise, en avril 2020, et aura permis de contenir le chômage à 9 % de la population active en fin d’année. Par comparaison, le point haut atteint lors de la crise financière précédente, celle de 2008-2009, se situait à 300.000 personnes.

Ce rapport au travail s’est aussi caractérisé par son hétérogénéité : quoi de commun entre ceux qui ont vu leurs sources de subsistance se tarir sans aucun revenu de substitution (intérimaires, petits boulots, indépendants, travailleurs au noir…) et ceux qui ont pu bénéficier d’un revenu garanti, même diminué (chômage partiel, aides de l’Etat pour compenser les fermetures administratives, garde d’enfants, conjoints soignants, soins pour une personne à risque) ? Les premiers sont le « lumpen proletariat du coronavirus » alors qu’en dehors des menaces sanitaires, nombre des seconds ont expérimenté sans le savoir les charmes émollients du revenu « universel » (voir : « Revenu universel : est-ce bien socialement responsable ? »)…

Là aussi cette population a été caractérisée par la peur, mais cette fois-ci il ne s’agit pas directement de la peur du virus mais plutôt des craintes de détérioration vis-à-vis de sa situation professionnelle : risque de perte d’emploi, pour soi-même ou son entourage, difficultés à se réinsérer dans la société.

Contrairement à l’Allemagne, nous n’avons pas su profiter de ces temps libérés pour accélérer la formation des demandeurs d’emploi ou des « privés de travail ». A la fin du confinement (mi-mai), on apprenait que les fonds du FNE, justement destinés à cela, n’avaient bénéficié qu’à 50.000 salariés et que seul 10% du budget prévu avait été utilisé.

Conclusion (provisoire) : et maintenant ?

Ces 4 lignes de travailleurs représentent surtout 4 contextes de travail, 4 modalités d’insertion dans la société extrêmement différentes. Pour les entreprises, alors que la présence sur les lieux de travail ne s’est que très partiellement reconstituée au fil des reconfinements et couvre-feux successifs, le défi majeur est de refonder une unité de leur contexte de travail, une cohésion des collaborateurs (voir : « Les enjeux du retour au travail : 4 points d’attention »).

Par exemple, il s’agit de bien montrer que le télétravail n’est pas un privilège, qui ne s’adresserait qu’aux cadres. Il s’agit aussi de réinventer des modes de collaboration, des rituels de socialisation et de partage entre tous les collaborateurs, en présentiel et en distanciel. Il s’agit enfin de mettre en place non pas un télétravail presque généralisé comme certains en ont la tentation (voir par exemple les annonces du groupe PSA), mais ce que j’appelle le « blended working », c’est-à-dire la coexistence du présentiel et du distanciel avec une organisation précise et concrète des interactions entre ces deux contextes de travail.

Ces lignes de fracture se superposent avec le creusement des inégalités lié à la crise. D’après l’Ined (Coconel) et une étude de la DREES sur les inégalités sociales face à l’épidémie, pendant le confinement, presque la moitié des ménages les plus modestes ont perdu des revenus, contre environ un quart des ménages aisés[8]. Une note de l’Insee publiée le 19 juin 2020 apporte un regard précis sur les « Conditions de vie pendant le confinement : des écarts selon le niveau de vie et la catégorie socioprofessionnelle ». Elle montre que 30% des ménages les plus modestes (dernier quintile des revenus) affirment que leur situation financière s’est dégradée pendant le confinement contre une proportion trois fois moins élevée (11%) parmi les ménages les plus aisés (premier quintile).

Les résultats de l’enquête Epicov parus en octobre 2020 ont confirmé cette aggravation des inégalités sociales, considérant que « l’action compensatrice de l’État n’a pas, à ce jour, véritablement pallié l’accentuation des inégalités sociales, notamment s’agissant des catégories populaires »[9]. L’enquête EpiCov a montré que les quartiers pauvres sont particulièrement touchés par la contamination. « Deux fois plus de personnes vivant dans un quartier prioritaire de politique de la ville (QPV) sont positives que celles vivant dans le reste du territoire, avec une séroprévalence de 8,2%, contre 4,2% hors QPV, » notent les auteurs. Ce constat vaut également pour les logements surpeuplés, dont la surface par habitant est inférieure à 18 m².

Les inégalités scolaires sont aussi à prendre en compte : le baromètre Ipsos/Secours Populaire publié fin septembre 2020 montre que dans la population générale, les parents d’élèves considèrent à 15% que leurs enfants ont accumulé un retard « irrattrapable » pendant le confinement, mais que ce pourcentage monte à 25% chez les ouvriers, soit un écart considérable de 10 points. Les inégalités de genre se sont également creusées. Selon la note de l’INSEE mentionnée plus haut, les femmes avec enfants déclarent à 83% avoir consacré au moins 4 heures par jour à leurs tâches parentales (éducation, cuisine, …) contre seulement 57% chez les hommes. De même, 20% des femmes en emploi ont arrêté de travailler pour garder les enfants, une proportion deux fois plus importante que chez les hommes.

Cette crise sanitaire ne sera pas sans effet sur la RSE, responsabilité sociétale et environnementale (voir : « La crise sanitaire réhausse le rôle des directeurs RSE »). Les métiers de « première nécessité » ont été sur le devant de la scène du travail. Or, la RSE ne tient que rarement compte du travail humain. La crise sanitaire ajoute plus explicitement qu’auparavant un versant de responsabilité économique.

L’Etat et les entreprises (notamment les dirigeants, les DRH et les partenaires sociaux) ont donc chacun un rôle à jouer pour re-tisser du commun, reconstruire le « vivre ensemble » et le « travailler ensemble ». Il s’agit pour les entreprises de rétablir la cohésion du corps social, de refonder les repères (projet, valeurs, raison d’être…) partagés par tous les collaborateurs au sein de l’entreprise, car on ne construit pas et on n’entretient pas une culture d’entreprise uniquement en distanciel. Au-delà du hardware et du software, c’est le « cultureware » qui fait la qualité du travail… à distance et en face à face.

Martin RICHER, consultant en Responsabilité sociale des entreprises,
Management & RSE

Pour aller plus loin :

Voir mon dernier article dans Metis : “Le travail à distance n’est pas (du tout) ce que vous croyez“, 6 février 2021

L’Université Ouverte des Compétences (UODC) m’a demandé d’animer un amphi-débat sur les conséquences de la crise sanitaire sur le travail et le management, qui s’est tenu le mardi 23 juin 2020 sur la plateforme Zoom. Je remercie Jean Besançon de cette invitation. Cet article est une version remaniée de la première partie de cet amphi, qui s’est poursuivi par l’incidence de la crise sanitaire sur le triptyque confiance – autonomie – implication au travail.

Consultez le site de l’UODC, un centre de ressource original et précieux pour qui veut mieux comprendre le travail et le management

Cet article est une version légèrement remaniée et actualisée d’une de mes publications antérieures dans Metis : « Le travail au temps du coronavirus : 4 lignes de front »

Crédit image : « Fear and Love », pochoir mural par l’artiste écossais Rebel Bear, souvent qualifié de “The Scottish Banksy”, dans les rues de Glasgow en avril 2020. Dans plusieurs de ses œuvres, il salue le dévouement du personnel de santé de première ligne à l’occasion de la crise sanitaire (voir l’infirmière formant un cœur avec ses doigts, œuvre également visible dans les rues de Glasgow).

Ce que vous venez de lire vous a plu, interpellé, irrité, inspiré ? N’oubliez pas de vous inscrire (gratuitement) à la newsletter de Management & RSE pour recevoir automatiquement les prochains articles de ce blog dès leur publication. Pour cela, il vous suffit d’indiquer votre adresse E-mail dans le bloc « Abonnez-vous à la newsletter » sur la droite de cet écran et de valider. Vous recevrez un courriel de confirmation. A bientôt !

[1] Alain Supiot, « La gouvernance par les nombres, Cours au collège de France (2012-2014) », Collection Poids et Mesures du Monde, Fayard, Paris, 2015
[2] « La Croix Hebdo », 12 juin 2020
[3] Le « Figaro », 18 mars 2020
[4] « Coronavirus au travail: la démocratie nécessaire », Libération, 12 juin 2020
[5] « L’heure H avec Patrick Viveret », Conférence HEC Alumni, 17 janvier 2013
[6] D’après l’étude Kantar de mai 2020
[7] Robert Boyer, « Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie », La Découverte, Paris, Octobre 2020
[8] Claire-Lise Dubost, Catherine Pollak et Sylvie Rey (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, DREES), « Les inégalités sociales face à l’épidémie de Covid-19 – État des lieux et perspectives », Les Dossiers de la DREES, n°62, juillet 2020 https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/dd62.pdf . Egalement : « Inégalités de conditions de vie face au confinement » par Marie-Apolline Barbara, Trésor-Éco Numéro 264, Aout 2020
[9] Nathalie Bajos, Josiane Warszawski, Ariane Pailhé et al., « Les inégalités sociales au temps du Covid-19 », IRESP Questions de santé publique, n° 40, octobre 2020 https://www.iresp.net/wpcontent/uploads/2020/10/IReSP_QSP40.web_.pdf

Pour en savoir plus ou lire la suite : Source | Lien vers l'article

|

Partagez cet article :

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur telegram
Partager sur pinterest
Partager sur email

Soyez-les premiers à diviser les accidents par 2 en 24 mois

Jours
Heures
Minutes
Secondes

Les dernières publications :