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Les jets privés, l’abondance et le climat : de l’importance des symboles

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Faut-il interdire les jets privés, les jet-ski ou les golfs ? En quoi ces pratiques sont-elles des symboles essentiels dans la lutte contre la crise écologique ? On en parle.

L’espace public et médiatique semble parfois avoir une fâcheuse tendance à l’ironie. Difficile d’y voir autre chose quand, alors que l’on parle depuis des mois de pénurie, de sobriété et de restrictions face à la crise écologique, on s’écharpe, de plateaux télés en conseils des ministres, sur l’idée de réguler les jets privés, la pertinence d’arroser les golfs, ou le bon goût des sorties en jet-ski.

Pour certains, il faudrait interdire ces pratiques, qui polluent trop, pour pas grand chose, et surconsomment les ressources dont par ailleurs nous manquons. Pas questions disent d’autres, qui ne voient dans ces propositions qu’une tentative de faire le buzz.

Alors, faut-il interdire ou réguler les jets privés, le golf ou les piscines privées, au nom de leur impact écologique ? Cela résoudrait-il le problème ? Quels sont les chiffres ? En prenant le temps de comprendre en profondeur ces questions, on réalise que l’enjeu va bien au-delà des chiffres. Les jets privés, les voitures de luxe ou le golf sont des symboles, des symboles essentiels dans la transition écologique, et qu’il faut savoir lire.

Jets privés, golf, piscines privées : des impacts non-négligeables mais pas critiques

Alors, pour bien comprendre, regardons d’abord les chiffres. Les jets privés, les piscines privés, le jet-ski ou les golfs sont-ils de grosses sources de pollutions ou de gaz à effet de serre ? Eh bien tout dépend des chiffres que l’on regarde et de la manière dont on les regarde. Si on analyse l’impact de ces activités au niveau global, on se rend vite compte que ce ne sont pas les jets privés qui pèsent le plus dans les émissions de CO2 mondiales, et que ce n’est pas le golf qui consomme le plus de terres et le plus d’eau. Le transport automobile, ou l’agriculture, sont de bien plus gros contributeurs aux pollutions globales que les sessions de jet-ski ou piscines privées. Au mieux, ces activités représentent quelques pourcents, voire moins de 1% d’une pollution globale, et clairement, ce n’est pas parce qu’on les interdira que l’on règlera la crise environnementale.

Mais en regardant les chiffres sous un autre angle, on prend conscience que les impacts de ces activités ne sont pas négligeables pour autant. Par exemple, chaque année en France, les golfs consomment plusieurs dizaines de millions de mètres cubes d’eau, soit autant qu’une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants. Les trajets en jets privés réservés à une très petite minorité de la population génèrent chaque année près de 2,5 millions de tonnes de CO2 dans le monde, soit autant que les émissions annuelles totales de près de 320 000 Européens. Bien d’autres activités et loisirs, souvent réservés à des minorités privilégiées (jet-skis, yacht, voitures de luxe, et dans une moindre mesure, les piscines privées) représentent des impacts environnementaux relativement conséquents par rapport aux pollutions engendrées par les activités d’un citoyen moyen.

Des pratiques inégalitaires qui minent nos efforts collectifs

Les trajets en jets, les golfs ou les voitures de luxe deviennent alors des marqueurs des profondes fractures sociales, économiques et environnementales qui traversent nos sociétés. D’un côté, on demande aux citoyens lambda, au nom de la « fin de l’abondance » ou au nom de la lutte contre le réchauffement climatique, de moins prendre leur voiture, d’éteindre leur wifi la nuit ou de ne plus arroser leur jardin. De l’autre, certains citoyens, parce qu’ils ont les moyens, peuvent continuer à voyager en jet et à émettre en une heure plusieurs centaines de kg de CO2, ou pomper dans les ressources en eau pour un simple loisir.

Les chiffres prennent alors un tout autre éclairage : il ne faut qu’une heure, et un seul voyage en jet de 500 km à un citoyen privilégié pour émettre 800 kg de CO2, soit autant que ce qu’un français moyen émet en utilisant sa voiture tous les jours pendant 6 mois.

Or ces inégalités sont au coeur de la crise environnementale. Depuis de nombreuses années, et notamment dans les récents rapports du GIEC, la littérature scientifique montre qu’on ne peut pas agir sur le réchauffement climatique sans agir sur la question des inégalités. Des études montrent par exemple que les inégalités environnementales et économiques réduisent le soutien des citoyens aux politiques climatiques et affaiblissent les fondations sociales de l’action collective. Si d’autres peuvent continuer à polluer sans contraintes, pourquoi devrais-je faire des efforts ?

À quand une vraie « responsabilité commune mais différenciée »

La question qui se pose alors, c’est celle de la justice sociale, et de l’acceptabilité des politiques environnementales. Comment mettre en oeuvre une politique écologique qui exige de chacun des efforts si ces efforts ne sont pas justement répartis entre les citoyens en fonction de leurs capacités et de leurs impacts ?

Les polémiques autour des jets privés, du golf ou des piscines privées sont dans ce contexte avant tout symboliques. Réguler ces pratiques, qui sont bien souvent l’apanage de populations plutôt aisées, c’est dire, symboliquement, que les plus privilégiés ont un devoir d’exemplarité, qu’ils doivent porter la responsabilité des efforts plus que les autres. Il ne s’agit alors de rien d’autre que d’appliquer le concept de « responsabilité commune mais différenciée », qui est au coeur des travaux du GIEC sur le climat : répartir l’effort d’abord sur ceux qui polluent le plus et peuvent se le permettre, et seulement après sur les autres. Car, comme le répètent régulièrement les scientifiques, la lutte contre la crise écologique ne se fera pas sans justice sociale.

Jets et greens de golf ne sont ainsi que des symboles, certes, mais les symboles sont essentiels en politique, et encore plus dans le cas des politiques écologiques. Ce sont ces symboles qui font et défont les politiques publiques environnementales, comme l’a déjà prouvé le mouvement des Gilets Jaunes.

La batailles des symboles

Sous couvert de pragmatisme, de prétendues « réalités économiques », les politiques contemporaines sur l’écologie ont eu tendance à négliger ces symboles. Impensable de réguler le secteur de l’aviation de luxe, puisqu’il créé de l’emploi et de la croissance. Impossible de limiter l’accaparement des ressources en eau par les golfs privés, puisque cela détruirait des emplois.

En réalité, l’argument est, lui aussi, plus symbolique qu’autre chose, car l’emploi ou la croissance sont de bien mauvais critères pour juger de la pertinence d’une politique publique. L’innovation détruit par exemple régulièrement des emplois, qu’elle ne remplace pas toujours. Inversement, l’obsolescence programmée des appareils numériques créé de l’emploi dans de nombreux secteurs : réparation, production… La Covid-19 a même créé de l’emploi et jusqu’à 6% de croissance dans le secteur des pompes funèbres. Et donc ?

En permanence, les politiques publiques créent et détruisent des emplois au grès des évolutions techniques, sociales et économiques qu’elles soutiennent. Et bien-souvent, lorsque l’argument de l’emploi et de la croissance est mobilisé, c’est pour faire diversion d’un manque de cohérence politique. Les golfs, c’est à peine 5 000 emplois directs en France. Qui peut croire que cet argument justifie de protéger le secteur ? La centrale de Fessenheim, fermée sur décision du gouvernement, employait pourtant 2000 personnes directement, et 3000 de plus indirectement.

La question mérite donc qu’on s’y attarde : est-on prêt à sacrifier quelques milliers d’emplois et un peu de croissance monétaire dans des secteurs de niches, réservés aux plus privilégiés, pour faciliter la mise en oeuvre d’une transition écologique bénéfique pour tous, et qui, selon les estimations de l’ADEME, pourrait créer près d’un million de postes d’ici 2050 ?

Le rôle de l’imaginaire

L’enjeu autour des jets privés et autres consommations de luxe a aussi une dimension idéologique profonde. À l’heure où l’on parle de « la fin de l’abondance », où l’on tente de construire de nouveaux modèles sociaux et économiques autour de la notion de sobriété, quel sens ont encore ces pratiques de surconsommation inégalitaires ?

Comme le rappelle depuis longtemps la littérature scientifique, il faudra transformer nos représentations culturelles et idéologiques si l’on veut faire émerger une société plus sobre. Les pratiques comme le golf, les piscines privées ou les jets privés matérialisent cette vision d’une société où chacun peut, tant qu’il en a les moyens, s’approprier les ressources collectives (l’eau, les espaces naturels, la qualité de l’air…) pour ses propres désirs, même s’ils sont profondément non-essentiels, sans se soucier ni des conséquences sur le reste de la collectivité, ni des dommages écologiques. Elles incarnent l’exact opposé de l’imaginaire collectif que nous devons créer pour que chacun s’engage dans la transition écologique. Un imaginaire qui célèbre d’autres formes de réussites que l’accumulation matérielle, la surconsommation et l’exploitation irraisonnée des ressources naturelles. Un imaginaire qui prône une forme de « sobriété heureuse », même si l’expression semble aujourd’hui galvaudée.

Lorsque des grands patrons, politiques ou influenceurs continuent à s’afficher sur des jets privés, des jet-skis ou des cours de golfs, lorsque ces pratiques soient défendues à l’aide d’arguments éculés, à l’heure où certains (parfois les mêmes) nous parlent de se serrer la ceinture, c’est le mauvais message qui est envoyé. Cela dresse le portrait illusoire d’une société qui ne se réalise que dans l’excès, le superflu, le toujours plus. Cela perpétue la fable du progrès par l’hyperconsommation et la croissance, même si au fond, personne ne croit réellement qu’il soit si crucial que ça que des patrons puissent sillonner le ciel pour des diners d’affaires.

Même si jet-skis, golfs et jets privés ne sont que des symboles, ce sont des symboles qui parlent, qui disent ce que nous sommes et ce que nous aspirons à être. Et si nos aspirations sont une société plus juste et écologique, il faudra s’attaquer à ces symboles, à ces totems, pour écrire un récit différent. Et n’est-pas là le rôle de la politique, justement, de proposer ces récits collectifs ? Vue l’urgence, il serait peut-être temps de commencer à prendre la plume.

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