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L’homme qui murmure à l’oreille des graines

Les zombis face aux vivants

Selon Pascal Poot, en retirant aux semences « ce qui fait la base du vivant, c’est-à-dire ses facultés d’adaptation, l’industrie produit des zombis ». Ses semences, au contraire, s’inscrivent pleinement dans le vivant, développant un nombre infini d’interactions avec leur environnement, et notamment avec… le paysan qui s’en occupe !

« Les ethnobotanistes savent très bien que chaque plante a opté pour une stratégie pour se faire féconder. Elles vont par exemple faire des fleurs qui vont attirer tel papillon ou tel insecte. Donc leurs fleurs ont des couleurs, ont des odeurs, pour plaire à cette bête-là et l’attirer. Et je me suis rendu compte que quand quelqu’un récolte des graines d’une plante pour les donner ou les vendre, les plantes le comprennent et font tout pour lui faire plaisir. Comme pour les insectes. Je m’en suis rendu compte parce qu’il y avait des choses que je rêvais qu’elles fassent et qu’elles ont faites d’elles-mêmes. Par exemple, je voulais des pieds de tomates qui résistent à des petites gelées. Une fois, j’avais trouvé un pied de tomate qui avait résisté à des petites gelées. J’ai récolté ses graines, et puis, bon, j’ai oublié de les ressemer… Mais toutes les variétés autour se sont mises à résister aux petites gelées ! Elles ont fait en sorte de me faire plaisir, parce qu’elles ont compris que c’est moi qui les disséminais. Ça, ça relève pas vraiment de la biologie, ça relève plus de la physique quantique. »

L’hérédité amputée par l’industrie

Soyons francs : quelques trop rapides recherches sur la physique quantique ne m’ont pas permis de trouver le lien avec les pieds de tomate. Pas grave. Pascal Poot parle avec une telle conviction que, lorsqu’on l’écoute, tout paraît presque évident. De retour au bureau, en relisant mes notes, je m’interroge néanmoins… Plutôt cartésien de nature, je me demande ce qu’un scientifique pourrait bien penser de tout ça. Je contacte donc Véronique Chable. Elle est ingénieure agronome, biologiste, chercheuse à l’Inrae (2), et travaille sur les semences depuis 20 ans. Elle a été l’une des personnes à l’origine de la création du réseau Semences paysannes et vient de publier un livre intitulé La graine de mon assiette (voir encadré). Autant dire qu’en la matière, elle en connaît un morceau. Lorsque je lui expose les théories de Pascal Poot : surprise.

« Je crois qu’il a tout à fait raison », me rétorque-t-elle. « Par rapport à la conception dominante de l’information héréditaire, ce qu’ont fait les compagnies semencières, c’est de considérer que l’hérédité est basée uniquement sur la génétique. Eh bien non ! En fait, la génétique n’est qu’un des facteurs de l’hérédité. Il y en a deux autres : tous les phénomènes épigénétiques (tout ce qui touche à la régulation autour de la molécule d’ADN) et les micro-organismes, qui sont absolument nécessaires pour que les plantes puissent se lier au sol et qui, dans le même temps, sont constitutifs de la plante (c’est l’hypothèse holobionte). Lorsqu’on fait ses graines localement, on a donc les trois facteurs réunis : l’information génétique – qui donne les gros caractères à la plante –, mais aussi le caractère épigénétique – qui concourt à l’adaptation fine à l’environnement (température, nature du sol, etc.) – ainsi que les micro-organismes – qui coopèrent avec les micro-organismes du sol. »

Mieux répondre au dérèglement climatique

Lorsqu’elle se retrouve dans le sol, une graine cultivée localement connaît donc déjà son environnement, y est déjà adaptée, et ses interactions seront beaucoup plus nombreuses avec son milieu, ce qui se retrouvera aussi dans la qualité du fruit : certaines analyses, réalisées il y a une dizaine d’années, ont montré que les tomates issues des graines de Pascal Poot avaient, en moyenne, dix-neuf fois plus de vitamines, d’antioxydants et de polyphénols que les tomates « conventionnelles ».
En outre, ces semences possèdent toujours les capacités d’affiner encore leur adaptation. Tout l’inverse, en somme, d’une semence industrielle parachutée dans un environnement inconnu et sans faculté d’adaptation, qui impose donc l’emploi de toute l’armada agrochimique pour créer artificiellement un milieu qui lui conviendra.
Les semences paysannes, « vivantes », ont donc d’impressionnantes capacités d’adaptation. Mais de là à s’adapter au paysan qui les cultive, comme l’affirme Pascal Poot, il y a un pas ! Qu’en pense Véronique Chable ? Là encore, elle est sur la même ligne que le paysan-semencier.

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