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Libre, peinard, sans portable

Ils existent, L’âge de faire les a vus. Dans ce monde d’apéros zoomifiés, de relations facebookisées, de discussions sms-isées, de 2, 3, 4 et 5G, les sans-portable n’ont pas disparu. Dire que ce peuple est en pleine expansion relèverait néanmoins du mensonge : en l’an 2000 – c’est pas si vieux – il rassemblait encore plus de la moitié de la population française âgée de plus de 12 ans (1). Puis environ 20 % de cette même population en 2010. Ils ne sont aujourd’hui plus que 5 %, et encore, ce chiffre en baisse constante date de 2019. La démographie ne plaide pas en faveur d’un rebond. Ces 5 % sont principalement constitués de personnes de plus de 70 ans, alors que la jeunesse a apparemment été entièrement avalée par le monde du mobile : 98 % des 18-24 ans possèdent un smartphone, et on peut supposer qu’une grande partie des 2 % restants ont au moins un vieux portable à clapet.

« Je ne me prends pas pour un héros, prévient Michel, 56 ans, prof de maths. Quand les gens me demandent pourquoi je n’ai pas de portable, je leur réponds « parce que j’en ai pas acheté ». Ça s’est fait naturellement. Ma femme et moi, quand on a vu ça débarquer dans les années 90, on n’a pas voulu en avoir. Et finalement on n’en a jamais eu. » Pour Marie-Laure aussi, c’est moins la volonté de ne pas avoir de portable que l’absence de désir d’en avoir un qui a fait d’elle une sans-portable : « Ce n’est pas que j’ai refusé le portable, c’est que je n’en avais pas besoin », témoigne cette infirmière fraîchement retraitée. Ex-porte-parole de Robin des toits, Étienne Cendrier non plus n’a jamais goûté au portable. Pour être en cohérence avec son combat ? Pas seulement.

Aussi addictif que la clope

« J’ai eu des problèmes à arrêter la clope, donc je n’ai jamais commencé le portable. J’ai immédiatement fait le lien. Le portable est totalement addictif, mais, comme pour la cigarette, si on n’a jamais commencé, on s’en passe très bien. » Son épouse Murielle, pour sa part, s’est contaminée à deux reprises. « La première fois, j’étais en colocation avec des personnes qui ne voulaient pas de fixe, donc j’avais pris un portable pour pouvoir être jointe. La seconde fois, j’étais enseignante remplaçante et l’inspection m’a un peu forcé la main. Je ne sais pas s’il était réglementaire qu’ils m’imposent ça, mais bon, je n’étais pas en mesure de lutter. » Sitôt titularisée, elle a résilié son forfait.

Son cas montre néanmoins la pression de plus en plus forte exercée sur les sans-portables pour les faire rentrer dans le rang. « Je n’ai jamais eu de portable, jamais eu besoin non plus, ni envie… Mais ça devient compliqué », témoigne notre dessinateur Man, 59 piges, en se préparant à illustrer cet article. Pour acheter un billet de train, consulter ses comptes bancaires, effectuer un paiement en ligne, ou juste pour passer un coup de fil depuis la disparition des cabines téléphoniques… Le portable devient quasiment incontournable. « J’ai dû faire faire ma carte grise, témoigne Murielle. Je suis allée à la préfecture, mais je ne pouvais plus payer avec un chèque ou du liquide : ça se faisait uniquement sur leur plateforme numérique, par carte bleue. Et pour payer avec la CB, il faut recevoir un code par SMS. N’ayant pas de portable, je ne pouvais pas recevoir de SMS de la banque ! Au final, j’ai dû passer le numéro de portable de mes parents pour pouvoir recevoir ce code. Sinon, c’était indémerdable ! »
Tout est fait pour compliquer la vie des sans-portables. Pourtant, aucun·e de celles et ceux que nous avons interrogés n’a envie de s’équiper.

« Une sorte de masochisme »

L’un des arguments qui revient souvent : celui de la liberté. « La liberté de n’être relié à personne ni d’être tracé, précise Man. C’est pas rien ! Être joignable à tout moment, c’est s’attacher volontairement avec une sorte de lien invisible, je vois ça comme une sorte de masochisme. » « Dès que tu as un portable, on imagine que tu dois être joignable n’importe où, n’importe quand, observe Étienne Cendrier. Tu peux le mettre sur répondeur, mais tu as quand même un délai de réponse qui est limité. Moi, je n’ai pas ça, donc je suis vraiment libre. »

Michel met aussi en avant la sérénité et une certaine présence au monde. « Quand je suis chez des amis, je suis pleinement avec eux. Je ne suis pas chez eux en train de regarder si quelqu’un d’autre m’envoie un message. » Pour Anne-Laure, la vie sans portable, c’est… la vie, tout simplement ! « Un soir, après le boulot, je devais rejoindre mon compagnon à une fête, en pleine campagne, avec des petites routes, des lieux dits… Il faisait nuit, j’ai tapé à des portes, demandé mon chemin, c’était comme un jeu de piste, c’était merveilleux ! J’aime l’imprévu, j’aime l’aventure, j’aime l’imagination, j’aime improviser. Un portable serait une bride. »

Nicolas Bérard

1 – Crédoc (Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie), Enquêtes sur les Conditions de vie et Aspirations.

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