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L’idéologie de la croissance nous empêche d’inventer le monde de demain

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Les défenseurs de la croissance économique sont-ils enfermés dans des logiques archaïques et dépassées ? Nous empêchent-ils d’inventer un système plus efficient ? C’est en tout cas ce que laisse de plus en plus penser la recherche.

La croissance économique et les logiques qui vont avec sont de vieux concepts. C’est il y a près de 250 ans, que les premiers penseurs de l’économie libérale ont théorisé l’idée de croissance, et avec elle, celle des marchés libres, de la concurrence pure et parfaite, et de l’équilibre général. Depuis, la dite croissance a participé à améliorer les conditions de vies humaine sur terre, en facilitant le développement d’une agriculture et d’une industrie plus performante, en aidant à l’innovation.

Mais ce modèle, issu de la Renaissance et qui a défini le 20ème siècle, est il toujours pertinent pour structurer notre monde aujourd’hui ? Les défis du 21ème siècle sont-ils ceux de 1850 ou de 1970 ? Pas sûr. De plus en plus de données montrent que la croissance est un concept dépassé, inadapté pour affronter les défis qui nous attendent. Pourtant, trop d’acteurs économiques, trop de penseurs, restent bloqués dans ces vieux logiciels. Et si, en continuant à défendre le modèle du tout croissance, et ce contre toute logique, ils empêchaient la société d’avancer ?

À quoi sert la croissance ?

Au cours de leur histoire, les sociétés humaines ont longtemps couru après les ressources, la production alimentaire, les matériaux. Évidemment, le confort de vie, l’espérance de vie, et la santé des populations étaient à la hauteur de la production de richesses des sociétés : limités.

Les choses ont commencé à changer au milieu du XVIIIème siècle, avec les débuts de la Révolution Industrielle en Angleterre. Les progrès techniques ont permis d’augmenter nettement et rapidement la production, et c’est à partir de là que la croissance économique a augmenté. La quantité de richesses produites a augmenté progressivement, d’années en années. Ainsi entre 1850 et 1950, la production de richesses a augmenté d’un peu moins de 1% par an, en accélérant progressivement. Cette hausse de la production de richesse a permis, à une époque où la pauvreté était généralisée, d’investir dans les infrastructures, les services publics, et d’améliorer progressivement les conditions de vie. Elle a facilité l’innovation technique, agricole, industrielle ce qui a permis aussi d’améliorer le confort de vie et l’état de santé des populations. Dans la seconde moitié du 20ème siècle, l’accélération a continué, avec des taux dépassant 2, 3 voire 4% de croissance par an à l’échelle du monde. Si bien qu’aujourd’hui, le PIB mondial (le Produit Intérieur Brut, c’est-à-dire l’ensemble des richesses produites sur la planète) est évalué environ à 100 000 milliards de dollars chaque année.

Mais a-t-on encore besoin de croissance ? A-t-on réellement besoin de produire plus ? Une chose est sûre, le défi aujourd’hui n’est pas le même que dans les années 1850, où il fallait produire beaucoup plus pour répondre aux besoins des populations. Même si la population a nettement augmenté, on produit bien plus de richesses par habitant aujourd’hui qu’à l’époque. Actuellement, le PIB par habitant dans le monde est estimé à près de 15 000 dollars par an, soit à peu près autant que le PIB par habitant en Europe de l’Ouest dans les années 1970. Sur le plan purement arithmétique, cela veut dire que l’on produit assez pour que toute la planète vive grosso modo comme un européen des années 1970, mais avec de meilleures techniques et de meilleurs produits et services qu’à l’époque.

Par exemple, on produit actuellement suffisamment de nourriture dans le monde pour que chaque habitant sur la planète puisse manger 3000 calories par jour, soit plus que les apports caloriques recommandés. Le problème de la faim n’est donc pas un problème de quantités produites, mais un problème de répartition. C’est la même chose pour la pauvreté : environ 700 millions de personnes vivent encore en situation d’extrême pauvreté (moins de 2 dollars par jour), alors que le PIB moyen est de 15 000 dollars par an (42 dollars par jour). Le problème ? La croissance est très inégalement répartie.

La croissance : paradigme du passé, modèle dépassé

Le noeud du problème, c’est que lorsque on se fixe comme objectif « la croissance », on ne se préoccupe que des quantités de richesses produites. Le PIB ne mesure que des unités monétaires qui s’ajoutent les unes aux autres. Il ne dit pas comment ces unités sont réparties, comment elles sont utilisées, ni dans quelle mesure elles contribuent à améliorer la santé des individus, leur bien-être ou leur bonheur.

Organiser une société autour de la croissance était une logique adaptée à l’époque où le monde était en situation chronique de sous-production, mais est-elle a adapté au monde d’aujourd’hui ? Depuis de nombreuses années, les données montrent que ce n’est pas forcément le cas.

D’abord, de nombreux scientifiques critiquent depuis longtemps l’indicateur « PIB », jugé incapable de mesurer vraiment le « développement » d’une société, c’est-à-dire l’amélioration du confort de vie ou du sentiment de bien-être. Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’Économie, publiait ainsi dans Scientific American une tribune intitulée « Le PIB est un mauvais outil pour mesurer ce qui compte vraiment ». Les données récentes montrent aussi que ce n’est pas parce qu’il y a croissance économique globale que la situation économique de tous s’améliore vraiment. On le voit par exemple avec les inégalités, en hausse depuis les années 1980 dans la plupart des pays européens, et ce, malgré la croissance. Avec l’inflation, ou l’échec des politiques fiscales ou redistributives, on peut avoir une économie en croissance, mais des populations qui perdent en pouvoir d’achat. Et puis, la littérature scientifique montre depuis longtemps que la croissance est l’une des causes principales de la dégradation environnementale : plus l’on produit, plus l’on émet de CO2, plus l’on consomme de ressources, plus l’on dégrade les écosystèmes.

Même les grands organismes scientifiques ont progressivement pris conscience de l’impasse du modèle de « la croissance ». Le GIEC appelle ainsi dans son dernier rapport à se détourner des modèles productivistes et à envisager plus de sobriété. Certains scientifiques vont même plus loin, en appelant à organiser une stratégie de décroissance pour lutter contre le réchauffement climatique. L’OMS publiait en mars 2022 un rapport dans lequel il dénonçait les conséquences de « l’obsession pathologique pour le PIB » sur la santé publique.

De plus en plus de chercheurs invitent donc à remettre en cause le modèle d’une économie centrée sur la croissance. De nombreux économistes, scientifiques, sociologues et autres chercheurs travaillent ainsi sur d’autres modèles, plus à même de répondre au double défi de la justice sociale et de la transition écologique. Ils invitent à innover en développant de nouvelles façons d’organiser la société et l’économie de façon plus pertinente à l’heure de la crise écologique et sociale, et la recherche fleurit sur le sujet.

Enfermés dans les vieilles idéologies de la croissance ?

Même la Harvard Business Review, organisme de réflexions économiques de la célèbre université américaine, pourtant pas réputé pour son anti-capitalisme primaire, appelait récemment dans une tribune le monde du business à « ne pas avoir peur de la décroissance ». Tout comme d’ailleurs la London School of Economics, pour qui elle doit « inspirer » les stratégies d’entreprise.

Et malgré tout, certains restent hermétiques à ces réflexions, et continuent de regarder avec condescendance tous ceux qui appellent à sortir du tout croissance, tous ceux qui envisagent de sortir des logiques productivistes. Dirigeants économiques ou politiques, citoyens, journalistes et même quelques chercheurs, formés et formatés avec les connaissances économiques du siècle dernier, continuent de défendre la croissance comme seul horizon, comme seul modèle. Ils disent que la croissance est le seul moyen de réduire la pauvreté. Pourtant, la littérature scientifique et les organismes qui font autorité disent plutôt que ce sont les politiques fiscales et éducatives ainsi que les services publics qui sont les premiers leviers de la lutte contre la pauvreté. Ils disent que la croissance réduit les inégalités. Or les méta-analyses récentes montrent que c’est très loin d’être toujours le cas. Ils disent que la croissance peut-être verte, que l’on peut « découpler » la croissance de ses impacts environnementaux. Les experts disent plutôt que le découplage est illusoire à l’échelle globale.

À défaut d’arguments solides sur le plan scientifique, ils invoquent alors des forces mystiques : l’innovation, la créativité humaine, le progrès. Eux résoudront les défis que n’ont pas pu résoudre les 200 dernières années de croissance économique. Mais de la même manière, les instituts de recherches et les rapports d’experts les contredisent.

Déconnectés du monde de demain

Le problème, c’est que beaucoup de ceux qui s’expriment sur ce sujet sont extrêmement mal formés aux enjeux contemporains, peu au fait des avancées de la recherche. La majorité des dirigeants politiques et économiques n’ont jamais été formés aux enjeux de la transition écologique. Ils n’ont pas conscience des limites de l’innovation dans la lutte contre la crise écologique. Ils n’ont pas lu les analyses récentes, celles qui montrent que la théorie du ruissellement ne marche pas, ou que la finance verte n’atteint pas ses objectifs.

En un sens, ils sont déconnectés des enjeux du monde de demain, et de la transformation massive que les sociétés contemporaines sont amenées à entreprendre pour faire face à la crise écologique et sociale. Ils se content donc de réfuter ce qu’ils ne comprennent pas, sans même prendre le temps de s’y intéresser. Ils parviennent (pour un temps du moins) à stériliser le débat, à grands coups de caricatures et d’invectives. Amish, Khmers verts, idéologues, disent-ils à ceux qui questionnent leur foi inébranlable dans la croissance.

Pourtant, c’est bien dès maintenant qu’il faudrait se poser les questions de l’après-croissance. Comment ré-organiser une société qui s’est construite toute entière autour de la croissance à une époque où la croissance ne sera plus soutenable ? Quelles logiques économiques inventer ? Quelles valeurs, quels modes de vie, quels référentiels culturels valoriser pour remplacer l’hyper-consommation et le productivisme qui n’ont plus d’avenir ? Voilà les questions que l’on devrait se poser aujourd’hui.

Quand la foi dans la croissance empêche de penser l’avenir

Certains, précurseurs, travaillent déjà sur ces enjeux cruciaux pour demain. La ville d’Amsterdam, celle de Barcelone, et d’autres grandes villes européennes et mondiales ont ainsi déjà mis en oeuvre des plans de réflexion (et d’actions) stratégiques centrés autour d’une démarche de décroissance. La recherche avance, dans tous les domaines : sociologie, sciences agricoles, sciences économiques. Plusieurs centaines de papiers scientifiques ont été publiés dans des revues sérieuses sur le thème de la décroissance, et sur les organisations économiques, sociales et politiques qui vont avec.

Pour des raisons de disponibilité de ressources ou d’énergie, parce que la population mondiale ne va pas croître indéfiniment, pour des raisons écologiques ou sociales, de nombreux secteurs vont être amenés à se repenser profondément car ils ne pourront plus « être en croissance ». Certains marchés évoluent même déjà, et commencent à sortir des logiques de la pure croissance : dans de nombreux secteurs, les pratiques de consommation changent et on commence (doucement) à s’émanciper des systèmes d’hyperconsommation qui sont le moteur de la croissance économique. Les autres finiront par le faire contraints, dos au mur, ou ils anticiperont.

Mais il est extrêmement difficile de faire émerger ces modèles dans une société qui continue de fonctionner avec les vieilles logiques d’il y a un siècle. Les indicateurs doivent changer, les objectifs politiques doivent changer, les cadres normatifs doivent changer. Or, comment les faire changer quand ceux qui détiennent le pouvoir (symbolique, culturel, politique ou économique) refusent de voir la réalité en face ? Ce sont précisément ceux qui ont les clé du système socio-économique qui continuent de nier l’évidence. On les trouve dans les grands cabinets de conseil, dans les ministères, les think tank libéraux, les grandes entreprises. Ils sont les premiers bénéficiaires du système actuel (au détriment des autres et de la planète) ce qui les rend aveugles aux évolutions de notre monde. Avec eux, omniprésents et surpuissants dans les média et le débat public, impossible de penser l’après, de remettre en cause le paradigme dominant, d’expérimenter autre chose.

Ironiquement donc, ceux qui défendent la croissance, l’innovation et le progrès d’un autre siècle, nous empêchent de penser l’économie et la société du siècle prochain. Ceux qui se targuent de disrupter, d’inventer de nouveaux modèles, restent bloqués là à rafistoler l’ancien. Alors, avançons sans eux, ils prendront le train en route.

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