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Migrants : À la rencontre de la sentinelle de la Méditerranée

Dans la cabine du Colibri 2, 4 passagers, et pas un mot. Voilà déjà plusieurs heures que l’équipe de Pilotes volontaires survole la Méditerranée, à quarante-quatre kilomètres des côtes libyennes, scrutant sans relâche les flots… quand soudain : “J’ai quelque chose au 260”, alerte Émeric, muni de jumelles équipées d’un compas maritime. Un outil permettant de donner le cap. 

L’homme de 27 ans, observateur bénévole au sein de l’association, vient de repérer une embarcation en détresse. Seul un œil exercé peut distinguer, à 500 ou 700 m d’altitude, ce minuscule point noir dans l’immensité de l’océan. Surtout ne pas le perdre de vue, au risque de ne jamais le retrouver. “30 degrés à gauche…”, précise-t-il au pilote José Benavente, fondateur de Pilotes volontaires, une association qui prête assistance aux personnes en péril en mer, tout comme les équipes suisses d’Humanitarian Pilots Initiative.

Une fois sur zone, l’équipage communique les coordonnées du canot à Thaïs, l’agente de liaison restée au sol en Italie. Celle-ci les transmet aux bateaux alentour afin qu’ils viennent secourir les personnes en danger. “Lorsque ce sont des ONG qui se déplacent, explique José Benavente, nous savons que les gens seront débarqués dans un port, dans le strict respect du droit maritime international. Ils auront une chance de voir traiter leur dossier de demande d’asile.” 

Cet article a initialement été publié dans WE DEMAIN n°34, paru en mai 2021. Un numéro toujours disponible sur notre boutique en ligne.

Tout plutôt que la mort

Et l’année 2021 commence bien. Ce 1er janvier, c’est un bateau de l’ONG espagnole Open Arms qui vient à la rescousse. Soulagement dans les airs. Sur l’eau, les équipes de l’organisation font passer des gilets de sauvetage aux quelque 70 hommes et femmes en détresse, avant de les embarquer un à un. Colibri 2 reste sur zone une dizaine de minutes avant de repartir patrouiller.

Cela ne se passe pas toujours ainsi. Le pilote de 51 ans garde un souvenir amer de ce 5 juin 2019 : “On avait repéré un bateau pneumatique surchargé à la dérive. Quelques minutes plus tard, un des flotteurs commence à se dégonfler. Certaines personnes tombent à l’eau. J’ai été contraint de contacter Tripoli, qui a alerté les gardes-côtes libyens.” Il sait bien ce qui attend ces rescapés, une fois arrivés dans ce pays en guerre civile

Tortures, viols, travaux forcés… “Nous n’avions pas le choix”, se justifie-t-il. Tout plutôt que la mort. Parfois, son rôle s’apparente à celui d’une sentinelle. La seule présence de l’avion en vol stationnaire décourage certains d’enfreindre les règles maritimes, comme arrêter des personnes dans les eaux internationales, et pousse des capitaines réticents à venir en aide aux naufragés.

Pas de vacances pour la sentinelle de la Méditerranée

Depuis les côtes libyennes, où les départs sont fréquents, il faut à peine soixante-dix kilomètres de traversée pour sortir des eaux territoriales. La terre la plus proche est l’île de Lampedusa, en Italie. Quand la météo est favorable aux départs de bateaux, les Pilotes volontaires, basés au sud de l’Italie (José Benavente ne souhaite pas communiquer l’emplacement exact, pour des raisons de sécurité), sont sur le qui-vive. 

Prêts à partir pour des vols de cinq à sept heures sur une zone couvrant près de 12 000 m2, 7 j/7, jours fériés compris… quitte à sacrifier leur vie personnelle. C’est à plus de deux mille kilomètres de sa femme et de leurs deux enfants que José Benavente a passé Noël. Sa mission l’oblige parfois à rester plusieurs mois d’affilée en Italie, loin de chez lui dans l’Ain. Et ne lui parlez surtout pas de vacances : “Je ne me vois pas partir tranquillement, complètement déconnecté.” Selon Émeric, membre de l’association et producteur de fruits rouges en Haute-Loire, “on est sur le front en permanence”. Des périodes intenses, autant sur le plan physique que psychologique. Un numéro de soutien psy gratuit et anonyme devrait être bientôt mis en place.

“Des choses pas belles, j’en ai vu”

José est le plus expérimenté. En 1992, il sillonne de nombreux pays en guerre pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). En tant qu’hydraulicien sur des projets d’approvisionnement en eau potable, puis en qualité de pilote au Kenya, au Tchad, au Soudan du Sud, au Kirghizistan, mais aussi en Somalie et en Irak…

“Des choses pas belles, j’en ai vu”, raconte-t-il pudiquement. C’est au cours de ces missions qu’il prend conscience des drames qui se jouent entre l’Afrique et les îles Canaries. L’idée d’un soutien aérien pour les ONG telles que SOS Méditerranée, association de recherche et de sauvetage en mer créée en 2015, commence à germer.

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La part du colibri

En janvier 2018, avec son ami pilote de ligne Benoît Micolon – sorti depuis du projet faute de temps –, il crée Pilotes volontaires. Les deux amis puisent dans leurs économies pour s’acheter un monomoteur de 130 000 euros. Avion baptisé Colibri en référence à une légende amérindienne qui raconte que ce petit oiseau s’échine à éteindre un immense incendie de forêt goutte d’eau par goutte d’eau. Après qu’un tatou lui fait remarquer qu’il n’y parviendrait jamais, l’oiseau répond “je sais, mais je fais ma part”. Après quatre mois de préparation, le coucou en métal s’élance pour la première fois le 12 mai 2018.

L’ONG compte aujourd’hui une douzaine de bénévoles, dont le travail leur permet d’être disponibles pendant un ou deux mois, tous familiarisés au développement humanitaire ou à la défense de l’environnement. Pilotes volontaires a participé au sauvetage de plus de 6 000 personnes. Et dire que tout a bien failli s’arrêter. Au bout d’un an et demi, alors que le certificat de navigabilité français n’avait jusque-là posé aucun problème, l’Italie le déclare invalide. En juillet 2019, l’avion est définitivement immobilisé. C’est à cette époque que José quitte le CICR pour se consacrer entièrement à l’association. Après avoir vendu son avion, il réunit des fonds grâce à des dons privés via le site Internet de l’ONG, puis acquiert un nouvel appareil, Colibri 2, pour 500 000 euros. Enfin, au moment de l’allègement du second confinement, les Pilotes volontaires sont “à nouveau sur zone”, selon les termes du pilote, le 16 décembre 2020.

La situation en Méditerranée de plus en plus préoccupante

Mais la survie de l’association reste soumise à un équilibre financier précaire. Son budget annuel tourne autour de 300 000 euros pour 90 à 100 vols. Une heure de vol coûte environ 300 euros. C’est le prix de vente d’une lithographie originale, tirée à 89 exemplaires, du peintre et graveur français Xavier Vilato, au profit de Pilotes volontaires. Le chanteur Atef Sedkaoui, découvert dans la saison 1 de l’émission The Voice, sur TF1, a lui aussi apporté son soutien moral et médiatique à l’ONG. Ces aides leur permettront peut-être d’acheter un deuxième avion. L’idée serait de le positionner vers les îles Canaries car l’afflux de migrants en provenance du Sénégal et de la Gambie s’intensifie. La situation est préoccupante. Selon l’ONG espagnole Caminando Fronteras, 2 170 personnes sont mortes en 2020 en tentant la traversée vers l’Espagne. Deux fois plus qu’en 2019.

Autre projet, à court terme cette fois, recruter un pilote et des observateurs. Avec un idéal : “Nous travaillons à notre disparition. J’espère qu’on n’existera plus dans quelques années. Cela voudra dire que des moyens plus importants auront été mis en œuvre et surtout que le droit maritime international sera respecté.” 

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