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Pascal Canfin à la COP26: “Il faut craquer les problèmes les uns après les autres”

Vous conduisez la délégation du Parlement européen à la COP26. Quel va être votre message à Glasgow ?

Pascal Canfin. Le message de l’Union européenne est à la fois un message d’ambition et d’urgence. L’Europe est en ordre de marche pour rentrer dans le cadre de l’accord de Paris. Elle fait le job. Elle a lancé un processus qui consiste à réviser 54 lois dans tous les domaines, pour changer les règles du jeu. Cela doit permettre de viser le nouvel objectif d’une réduction d’au moins 55 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, et ensuite la neutralité carbone en 2050. C’est un nouveau modèle de prospérité que nous allons en fait inventer. Il faut arriver à faire progresser tous les pays dans ce sens, pour se rapprocher le plus possible des 1.5- 2°C au niveau mondial avant la fin de la COP.

Les objectifs actuels aboutissent à une baisse des émissions de 40 % s’ils sont respectés. Comment y arriver alors que certains États comme la France sont déjà en retard sur leurs engagements ?

Pascal Canfin. En France, le débat donne souvent l’impression que l’essentiel du changement doit s’effectuer au niveau national. Ce n’est pas le cas. L’immense majorité des règles du jeu à changer pour réduire les émissions sont des règles européennes, hormis celles sur les bâtiments qui sont quasi exclusivement nationales. Quand ces nouvelles règles européennes seront prêtes, tous les États auront leurs nouveaux objectifs. En France cela voudra dire probablement passer de – 40 % à -50 % d’émissions. Il faudra une loi Climat 2 française pour compléter l’évolution du droit européen.

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L’industrie va devoir, elle, s’adapter en fonction d’un prix du carbone que vous prévoyez de réviser “très significativement”. Comment cela va-t-il être organisé ?

Pascal Canfin. Dans les lois que nous sommes en train de modifier, l’une concerne le marché du carbone. Aujourd’hui, le prix du carbone payé par nos industries est de l’ordre de 60 euros la tonne, ce qui est déjà un progrès. Il y a peu, il oscillait entre 5 et 20 euros. Le prix cible visé par la réforme est de 60 à 80 euros la tonne de CO2, ce qui transforme profondément les modèles économiques. On entre ici dans le dur de la transition et les entreprises devront s’adapter.

Mais, en contrepartie, pour éviter le dumping causé par l’importation de produits extérieurs à l’Union Européenne qui ne paieraient pas le prix du carbone, un deuxième texte va mettre en place un mécanisme d’ajustement du prix du carbone aux frontières. Quand un produit sans prix carbone arrivera à la douane, il faudra que l’importateur paye un droit d’entrée. C’est une première mondiale défendue par la France depuis 20 ans et enfin mise en place en Europe grâce à notre influence.

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Le Green Deal européen prévoit l’interdiction de vente des voitures neuves thermiques et hybrides en 2035. Le parc actuel sera-t-il in fine complètement remplacé par des véhicules électriques, ou bien le nombre de voitures devra-t-il également diminuer ?

Pascal Canfin. Si on remplace tous les véhicules d’aujourd’hui par des véhicules électriques, on n’y arrivera pas car il y a également les problèmes de batteries, de ressources liées aux matières premières, etc. Il faut à la fois faire le saut technologique de l’électrique et favoriser les mobilités alternatives : vélo, trottinette, train, marche à pied…  Mais les mobilités alternatives ne fonctionneront jamais en dehors des villes. Il faut considérer les véhicules roulant à l’électricité bas carbone comme un véritable investissement collectif pour tous ceux qui ne peuvent pas se déplacer autrement.

Et le secteur aérien, comment le réguler ?

Pascal Canfin. L’extension du marché du carbone au secteur aérien européen est acté. La négociation actuelle porte seulement sur le délai à lui laisser, en raison des effets de la crise due à la pandémie, avant qu’il ne paye 100 % du prix du CO2. Mais dans trois – quatre ans ce sera le cas. Nous prévoyons également une taxe sur le kérosène.

Ça, c’est pour les vols nationaux ou à l’intérieur de la Communauté européenne. Et pour les autres ?

Pascal Canfin. Alors, faut-il étendre cela à un Paris – Shanghai par exemple ? Pour l’instant la proposition de la Commission européenne ne le prévoit pas mais je suis certain que cette question sera amendée au sein du Parlement européen. On peut par exemple appliquer le prix du carbone sur la partie du voyage qui s’effectue dans l’espace aérien de l’Union Européenne, ou sur 50 % du voyage, ou sur l’aller ou le retour…

Je précise également que le transport maritime sera pour sa part entièrement intégré au marché du carbone. Tous les navires entrant dans un port européen devront pays le prix du CO2 de leur trajet. C’est aussi totalement nouveau.

Concernant les dépenses énergétiques des bâtiments, l’idée du Green Deal européen est de pousser les consommateurs à réduire leur consommation de près de 40 % d’ici 2030 ? Comment procéder ?

Pascal Canfin. L’efficacité énergétique dans les bâtiments relève aujourd’hui de politiques 100 % nationales. Tous les engagements européens actuels sur ce sujet sont non contraignants. Notre volonté doit donc être à la fois de rehausser les objectifs et de les rendre contraignants en France. Notre ambition est aussi de créer des objectifs européens sur les performances énergétiques des bâtiments, et donc de mettre en place une contrainte. Mais quel degré de contrainte ? À quel moment ? Il nous faut créer une offre économique et financière qui permette de rendre acceptable cette contrainte. Sans cela, on n’y arrivera pas.

Le Green Deal prévoit 40 % d’énergie renouvelable en Europe en 2030. Un pays comme la France est en retard sur son actuel objectif de 33 %. Comment fait-on pour accélérer le mouvement de l’éolien par exemple ?

Aujourd’hui, nous sommes à environ 20 % d’énergie renouvelable dans le mix énergétique européen. L’ancien objectif était de 32 %. Il est en train de passer à 40 % ce qui revient à doubler notre ambition sur les EnR. Il faut au mieux 5-6 ans pour concrétiser des projets d’éoliennes. L’enjeu clé est donc que tout soit lancé en 2025, qu’il y ait un boom des énergies renouvelables en Europe durant cette décennie. Et surtout ne pas tomber dans une espèce de populisme, comme celui de Xavier Bertrand en France, qui dit qu’il faut que tout s’arrête.

Hormis la France, le mix électrique européen actuel est fortement dépendant du charbon. Pensez-vous qu’on ait également besoin du nucléaire pour le décarboner ?

Pascal Canfin. D’abord, dans les scénarios à horizon 2050 présentés par RTE, les énergies renouvelables vont devenir largement majoritaires ce qui est un premier changement nécessaire et fondamental. Le nucléaire va donc devenir minoritaire. Il n’atteint 50 % du mix français que dans un seul scénario, sinon on le retrouve à 25 – 35 %. Mais la question de fond n’est pas d’opposer le nucléaire aux renouvelables. Car les scénarios montrent également qu’au-delà d’une part de 70 – 80 %, le coût des énergies renouvelables devient plus important concernant la mise en place, la gestion du réseau et de l’intermittence. Le vrai débat est de savoir quelle source d’énergie fera le back-up des énergies renouvelables. Il va en fait falloir choisir entre le nucléaire et le gaz qui, lui, est carboné.

L’Allemagne a décidé de sortir à la fois du charbon et du nucléaire, et s’oriente donc vers le gaz même avec une coalition gouvernementale où sont présents les Verts allemands. D’autres font également massivement de la biomasse forestière comme en Finlande. Est-ce mieux ? En France, je crois qu’il faut sortir d’une logique religieuse sur cette question pour passer à une logique pragmatique. Et donc que les anti-nucléaires acceptent que le nucléaire fasse partie de la solution et donc qu’il faille réinvestir dedans, mais que les pro-nucléaires admettent que le nucléaire deviendra minoritaire et que les renouvelables deviendront premières.

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L’organisme Climate Action Tracker souligne que si le Green Deal va dans le bon sens, il n’est pas pour autant “1,5°C compatible”. Que manque-t-il à l’Union européenne pour y arriver ?

Pascal Canfin. Avec l’objectif de réduction d’au moins 55 % des gaz à effet de serre à l’horizon 2030, 56,6 % exactement, nous sommes sur une trajectoire de l’ordre de 2°C. Il faut le considérer comme un point intermédiaire. Car ce qui constitue le cœur de la réforme c’est de rendre possible des points de bascule. Ce qui rend possible les – 55 % doit rendre également possible, dans un deuxième temps, les – 60 % qui peuvent nous mettre sur la trajectoire de 1,5°C.

Il faut craquer les problèmes les uns après les autres. Comme pour pour la voiture électrique. En 2026, un véhicule électrique coûtera le même prix qu’un véhicule thermique. La voiture électrique va passer de l’exception, il y a peu, à la norme. On n’y est pas encore pour les bâtiments… Mais, une fois qu’on aura passé les points de bascule, le chemin sera le même pour accroître encore plus l’ambition.

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