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Refonder le management des chaînes logistiques à travers le prisme géopolitique

Chroniques d’experts

Stratégie

Le 27/09/2022

repenser chaine approvisionnement geopolitique

(© Getty Images)


Temps de lecture : 7 minutes

La guerre en Ukraine constitue une crise géopolitique majeure aux fortes retombées inflationnistes en Europe. La déstabilisation des approvisionnements qui en résulte pourrait donner naissance à un modèle alternatif d’organisation des chaînes logistiques, plus « régional ».

L’invasion de l’Ukraine par les troupes russes constitue un choc économique et psychologique dont les conséquences humanitaires sont d’ores et déjà visibles. Très certainement faudra-t-il des années avant d’établir le bilan économique et humain d’un conflit aux portes de l’Europe, dont les effets collatéraux en matière de profonde désorganisation des chaînes logistiques sont en revanche évidents depuis le printemps 2022. En effet, la guerre en Ukraine a durement touché les systèmes d’approvisionnement, en démultipliant les pénuries de matières premières et de composants. Pour ceux qui pensaient que la performance des chaînes logistiques globalisées garantissait l’accès sans limite aux inputs indispensables à la fabrication des produits de notre quotidien, le réveil est douloureux : des pénuries structurelles sont de retour.

L’un des exemples les plus intéressants est celui du caoutchouc, finalement assez peu médiatisé par rapport au fameux gaz russe. Or la Russie est l’un des plus importants fournisseurs au monde de polybutadiène et de caoutchouc isobutène-isoprène, des approvisionnements stratégiques pour de nombreuses industries qui sont bloqués par les sanctions occidentales, tandis que les sources alternatives provenant des Etats-Unis, de Norvège ou du Qatar ne peuvent s’y substituer que partiellement. Nul ne peut dire avec certitude le temps qui sera nécessaire pour sortir de la crise géopolitique, et on peut craindre que les chaînes logistiques dépendantes du caoutchouc soient durablement affectées, ainsi qu’une large palette d’autres chaînes logistiques. Un nouvel « ordre » dans l’organisation des échanges va-t-il rapidement émerger d’une telle disruption ?

Vers l’émergence d’un nouvel ordre ?

Face au choc brutal que représente l’invasion de l’Ukraine par la Russie et ses effets sur les chaînes logistiques, la première réaction des entreprises européennes a été de trouver des alternatives d’approvisionnement et d’acheminement ne remettant pas fondamentalement en cause la configuration de leurs chaînes de valeur. Par exemple, dès fin février 2022, l’armateur Hapag-Lloyd a annoncé qu’il cherchait un nouvel itinéraire pour sa ligne Black Sea Mediterranean Express, qui relie le port du Pirée, en Grèce, au terminal à conteneurs de Novorossisk, en Russie. S’appuyant sur leur expérience lors de la pandémie de Covid-19, les entreprises ont poursuivi leurs approches adaptatives en mettant en œuvre des pratiques connues de gestion des risques, notamment en augmentant leurs stocks de produits et de composants critiques, comme l’a fait la France au niveau étatique pour le gaz depuis l’été 2022. Mais ces mesures prises dans l’urgence dissimulent de profonds changements à venir, que l’on peine à formaliser pour l’instant.

Les économistes Tobias Korn et Henry Stemmler ont relevé le défi. Ils proposent pour cela une analyse très stimulante de ce que pourrait être le nouvel « ordre » dans l’organisation des échanges inter-entreprises. Leur idée de base est de mettre en perspective les conséquences à long terme de la guerre en Ukraine sur les approvisionnements des entreprises européennes. Pour ce faire, ils s’appuient sur l’impact de guerres civiles passées quant à l’organisation et au fonctionnement des chaînes logistiques. Leur résultat ? Les importateurs réagissent aux perturbations de l’offre issues d’un conflit en augmentant les importations en provenance d’autres pays en paix, la substitution de fournisseurs étant la plus évidente pour les produits agricoles et les minéraux. Pour les produits manufacturés, les changements dans l’approvisionnement mondial prennent du temps et sont plus susceptibles d’être mis en œuvre lors de conflits durant plusieurs années. En revanche, ils restent en place définitivement à l’achèvement du conflit, dans une logique d’effet cliquet.

Des sources d’approvisionnement alternatives

Si l’on suit l’argumentation de Tobias Korn et Henry Stemmler, il est probable que la reconfiguration des chaînes logistiques à la suite de la guerre en Ukraine, comme c’est le cas à la fin d’une guerre civile, produise une cartographie des flux fondée sur de nouveaux nœuds d’échange avec de nouveaux fournisseurs. Au niveau macro-économique, la nécessité absolue de trouver des fournisseurs alternatifs pendant une guerre pourrait conduire l’économie mondiale à intégrer des sources d’approvisionnement qui ne l’auraient peut-être pas été sans ladite guerre. En bref, la situation connue depuis février 2022 est sans doute propice à une transformation radicale du fonctionnement des chaînes logistiques. Faut-il en tirer la conclusion d’un triomphe à venir de chaînes logistiques « régionales », moins vulnérables, comme on peut le lire ici et là ? La question doit être posée, compte tenu de « frémissements », notamment dans les discours de certains dirigeants ou d’hommes politiques – y compris en France.

L’une des recommandations les plus courantes ‒ mais on pouvait s’y attendre ‒ est qu’il est indispensable pour les entreprises européennes de développer des sources d’approvisionnement alternatives et de sécuriser les flux en amont afin de continuer à approvisionner les marchés en aval, en prévision de la reprise de la consommation des ménages qui pourrait intervenir rapidement après la crise. C’est explicitement le choix fait par Boeing et Airbus pour le titane, comme le soulignent Sarah Schiffling et Nikolaos Valantasis Kanellos dans leur diagnostic sur le marché des commodités impacté par la guerre en Ukraine. A moyen et long terme, la création d’un portefeuille de fournisseurs locaux est systématiquement encouragée, ce qui s’inscrit parfaitement dans le cadre d’une « régionalisation » des chaînes logistiques. N’hésitons pas à parler ici d’une véritable révolution face aux pratiques dominantes de « global sourcing » chères aux acheteurs professionnels ‒ parmi lesquels figurait Carlos Ghosn ‒ dès les années 1990.

Si nous en sommes arrivés à de telles tensions sur les marchés d’approvisionnement, il serait toutefois maladroit d’accuser les seuls acheteurs professionnels. En effet, une mise en perspective historique éclaire la situation d’un jour complémentaire. La Russie s’est spécialisée de longue date dans les secteurs de l’énergie et de la métallurgie, largement situés en amont des chaînes logistiques (ainsi, le tsar Pierre le Grand a encouragé la construction intensive d’aciéries dans l’Oural dès 1701, date considérée comme étant l’acte de naissance officiel de la métallurgie ouralienne). Les perturbations des approvisionnements en provenance de Russie se propagent donc mécaniquement en aval des chaînes logistiques vers les pays européens, dont les entreprises se sont, quant à elles, spécialisées dans les activités d’assemblage. Etant donné que les inputs russes sont impliqués dans le fonctionnement d’un très grand nombre de chaînes logistiques, les perturbations ne pouvaient qu’être majeures, et sans doute durables.

L’urgence d’une vision géopolitique

Une conclusion s’impose : par-delà les questions purement technologiques et managériales, il sera sans doute nécessaire d’envisager une approche plus géopolitique de la construction et du fonctionnement des chaînes logistiques. Depuis plusieurs décennies, chercheurs et praticiens en logistique soulignent l’importance des nouvelles technologies supply chain comme facilitateurs d’échanges mondialisés et sans entraves. C’est notamment le cas de la blockchain, qui a donné lieu à la publication d’un véritable tombereau de papiers académiques depuis une décennie ! De nombreux travaux y sont consacrés pour souligner la capacité de la blockchain à créer la confiance nécessaire en vue de faire collaborer les membres de la chaîne logistique, tout en garantissant la sécurité, la traçabilité et la confidentialité des données. En résumé, un monde de totale transparence informationnelle qui ne déplairait pas aux théoriciens de la concurrence pure et parfaite.

Même si nous reconnaissons qu’une avancée technologique majeure est liée à la blockchain, porteuse d’une fluidité accrue des échanges entre entreprises, la guerre en Ukraine rappelle l’importance mésestimée des enjeux géopolitiques « parasitant » le fonctionnement des chaînes logistiques. Il est ainsi fort possible que le conflit en cours conduise à une contraction significative des relations logistiques uniquement entre des pays partageant les mêmes valeurs « humanistes ». Or, qui peut dire avec certitude qu’un pays partageant des valeurs communes avec nous aujourd’hui ne deviendra pas hostile demain, à la suite d’un changement radical de régime politique ? En d’autres termes, nous sommes entrés dans des temps de profonde instabilité, un monde « plus contesté » à l’horizon 2040, comme l’indique le dernier rapport de la CIA ; la recherche d’une stabilité retrouvée, en jouant sur des logiques de proximité géographique et culturelle, pourrait s’imposer dans l’après-crise ukrainienne.

Si c’est le cas, l’exigence d’une convergence géopolitique entre partenaires de la chaîne logistique placera l’industriel au centre du jeu ; il devra alors s’interroger sur la façon d’organiser au mieux l’approvisionnement de ses matières premières et composants critiques, tandis que le suivi et la traçabilité des flux deviendront des sujets plus orthogonaux. Dans la mesure où les approvisionnements en provenance de l’étranger ne sont plus totalement fiables, une réorganisation de la production sera à l’ordre du jour dans de nombreux secteurs industriels ; l’éclatement des chaînes de valeur à l’échelle planétaire, rendu possible par de faibles coûts de transport, apparaîtra sans doute de plus en plus risqué. Il est incontestable que, par-delà les doutes sur la fiabilité des approvisionnements et des fournisseurs, des relations logistiques autrefois solides sont affectées depuis le printemps 2022 par des goulets d’étranglement dans les ports et de sévères restrictions sur certaines installations industrielles. Cela ne sera certainement pas sans conséquence sur la topographie des chaînes logistiques de demain.

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