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Réforme des retraites : l’ESS sort du bois

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1,2 million de manifestants, une mobilisation d’ampleur, un débat bienvenu sur la solidarité intergénérationnelle… La réforme des retraites fait couler beaucoup d’encre. Mais pas facile de savoir ce qu’en pensent les acteurs de l’économie sociale et solidaire. Pour l’heure, deux syndicats d’employeurs, l’UDES et Hexopée, mais aussi le cabinet de recrutement Birdeo et le réseau du CJDES, ou encore Oxfam et plusieurs dirigeants de mutuelles, ont pris la parole sur le sujet. Avec des approches différentes, voire parfois contradictoires. Tour d’horizon des angles du débat.

Rappelons d’abord qu’il y a bien des façons de réformer les retraites. On peut changer toute la règle du jeu : c’est la réforme « systémique ». Ou modifier seulement certains curseurs : l’âge de départ, le niveau des cotisations, le niveau des pensions… c’est la réforme « paramétrique ». Mais le gouvernement a choisi de ne modifier qu’un seul paramètre : l’âge de départ. « C’est problématique en matière d’équité », estime Thierry Pech, dans L’Obs. Pour le directeur général de Terra Nova, « on demande un effort aux 5 millions de salariés proches de la retraite, on ne demande rien aux 15 millions de retraités actuels, ni aux entreprises, ni aux 23 millions de cotisants ». Inéquitable ? Dans l’ESS, c’est impensable.

Opposition radicale à une réforme brutale

La présidente du CJDES, qui fédère de nombreux jeunes dirigeants de l’ESS, ne masquait pas début janvier, sur Mediatico, son scepticisme : « Nous ne sommes pas surpris du fond de la réforme des retraites. Dans notre réseau de cadres et de jeunes dirigeants de l’ESS, nous ne disons pas que nous n’aurons pas de retraite, nous sommes plutôt optimistes sur ce point. Mais nous pensons qu’au final, nous allons devoir travailler pour la plupart jusqu’à 70 ans avant de pouvoir partir en retraite », indiquait Line Bobi, dans notre émission « Ess On Air »

De son côté, l’organisation professionnelle Hexopée, qui représente 12.000 structures de l’Éducation populaire, de l’Animation, du Sport, du Tourisme social et de l’Habitat accompagné, manifeste une opposition beaucoup plus radicale au projet, demandant aux pouvoirs publics d’explorer d’autres pistes pour pérenniser le système de retraites par répartition. Son président, Didier Jacquemain, l’assure : « Les employeurs de l’Éducation populaire sont stupéfaits par cette réforme, tant par la méthode du Gouvernement que par le contenu du texte qui heurtent nos consciences humanistes » (lire le communiqué).

Hexopée qualifie la réforme de « précipitée et injuste », d’ « inutile » et « brutale ». Et de rappeler que la réforme ne règle aucunement la question de l’emploi des seniors. Que l’apport de cotisations supplémentaires par la création d’emplois reste la meilleure des solutions financières. Et que les régimes sociaux fondés sur le paritarisme, donc gérés par les syndicats, « ne sauraient être confondus opportunément par le gouvernement comme relevant de la dépense publique ». La retraite, uniquement vue comme un puits sans fond ?

Oxfam n’est pas en reste. Engagée contre la pauvreté et les inégalités, l’ONG estime que, loin d’être une réforme « d’équilibre, de justice et de progrès », elle va aggraver les inégalités en particulier parce que l’écart d’espérance de vie en France entre les plus riches et les plus pauvres et de 13 ans. « À l’âge actuel de la retraite, un-quart des plus hommes les plus pauvres sont déjà morts, contre 6% des plus riches. Avec un âge légal de départ à 64 ans, 1/3 des plus pauvres seront déjà morts ».  Oxfam France soutient donc les mobilisations et les mouvements sociaux qui s’opposent à cette réforme qui « va s’abattre plus durement sur les personnes les plus pauvres et aux métiers les plus précaires » (lire le communiqué complet).

Un index senior inefficace

À l’inverse, l’UDES n’est pas aussi hostile. L’Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire juge au contraire la réforme « équilibrée », car elle panache à la fois le report de l’âge légal (64 ans en 2030) et l’allongement de la durée de cotisation (pendant 43 ans). Cette prise de position, pour l’UDES, acte ce déséquilibre financier des retraites que d’autres contestent. L’UDES salue aussi les mesures liées à la pénibilité, ou la prise en compte du travail des aidants familiaux pour leurs droits à la retraite. Mais, là aussi, l’UDES estime que les mesures doivent être largement renforcées sur l’emploi des seniors (le communiqué, sur Mediatico).

Pour Hugues Vidor, président de l’UDES, « l’espérance de vie doit s’accompagner d’une durée de vie au travail en bonne santé », particulièrement après 60 ans. Ainsi, la mise en place d’un index seniors dans les entreprises, le cumul emploi-retraite permettant d’acquérir de nouveaux droits, ou l’élargissement de la retraite progressive, sont des propositions « nettement insuffisantes, voire inefficaces, si l’on souhaite que les personnes de plus de 55 ans puissent être maintenues en emploi jusqu’à 64 ans au moins ».

L’employabilité en troisième partie de carrière

Birdeo ne dit pas autre chose. Ce cabinet de recrutement dans les métiers à impact positif, dirigé par Caroline Renoux, renchérit : « L’employabilité des seniors reste encore un sujet problématique dans notre société » et l’État doit « mettre en place des mesures concrètes pour aider à l’employabilité des personnes en deuxième, ainsi qu’en troisième partie de carrière ». Comment ? Par exemple en baissant les taux de cotisations patronales pour les moins de 30 ans et pour les plus de 55 ans, tout en les relevant entre ces deux bornes d’âge, comme préconisé par l’Institut Montaigne, estime en effet Birdeo.

Autre piste : un gros effort sur la formation des seniors. L’UDES propose un abondement public du Compte personnel de formation pour les seniors, le fameux CPF. Mais l’UDES demande aussi des aides publiques à l’emploi via les Parcours emplois compétences (PEC). Sans oublier l’adaptation de l’organisation du travail pour gérer les fins de carrière en tenant compte de la pénibilité, dans l’ESS comme partout ailleurs.

Pour sa part, Hexopée souligne expressément cette question de la pénibilité dans l’ESS, sans aller toutefois jusqu’à citer les métiers concernés : « Les métiers pratiqués par nos structures, souvent méconsidérés par les pouvoirs publics, figurent dans les activités du lien social et de l’émancipation dont la pénibilité est documentée. L’allongement de la durée du travail jusqu’à 64 ans n’apparaît ni souhaitable, ni tenable pour les milliers de salariés de nos branches ».

Le bénévolat des retraités en question

Enfin, dans l’économie sociale et solidaire, c’est la question du bénévolat associatif qui est posée. S’appuyant sur les chiffres du dernier panorama « La France Bénévole » de l’organisme Recherches et Solidarités, Hexopée relève que « les retraités représentent 42% des bénévoles associatifs et composent une part essentielle de leur gouvernance ». Or, la réforme des retraites repoussant l’âge d’entrée en retraite, voilà qui va « mettre en difficulté la tenue des activités, la conduite du projet associatif, l’encadrement des publics ».

La Banque alimentaire de Limoges, par exemple, redoute une pénurie de bénévoles si la réforme des retraites vient tarir le vivier de jeunes retraités motivés, encore en pleine forme physique, qui viennent prêter main forte lors des distributions alimentaires. « Ici, les trois-quarts des 68 bénévoles sont retraités. Mais collecter, transporter, distribuer des denrées alimentaires, sont de tâches physiques pour lesquelles quelques années de différence d’âge se font très vite sentir », relève France 3 dans ce reportage.

Les mutuelles mobilisées

Autre grande famille de l’ESS, les mutuelles se sentent aussi concernées. Un cadre dans une mutuelle niortaise s’exprime à titre privé dans Ouest France, estimant que la réforme « ne va faire qu’aggraver les inégalités, la précarité, le chômage des jeunes mais aussi des seniors qui, dans notre société de performance et de compétitivité, sont mis de côté ». Les Mutuelles de France, elles, ont pris position publiquement et très clairement : cette réforme « est dangereuse (…) injuste, déséquilibrée et fait régresser les droits de tous. Il n’y aura aucun gagnant : ni dans la population, ni pour le système de retraite ».

Quant à la Fédération Nationale de la Mutualité Française, elle met en garde sur un effet pervers de la réforme des retraites sur notre système de prévoyance, qui couvre les risques de décès, d’incapacité de travail ou d’invalidité. En effet, le report du départ de l’âge à la retraite à 65 ans « pourrait aboutir à une nécessité de coûts en prévoyance aux alentours de 10 milliards d’euros » supplémentaires, a estimé Éric Chenut, président de la FNMF, sur France Info, dont 8 milliards pour indemniser davantage de salariés âgés en invalidité et 2 milliards représentant l’augmentation de cotisations supplémentaires sur les actifs actuels.

Augmenter les recettes de la branche retraites et, dans le même temps, alourdir les dépenses de la prévoyance ? Faire davantage cotiser les salariés tout en exonérant les entreprises ? Pousser les jeunes à faire de longues études tout en allongeant la durée de cotisation ? Cela n’a rien à voir avec de l’équité, de la solidarité ou de la justice sociale. C’est vieux comme le monde : cela s’appelle déshabiller Paul pour habiller Jacques.


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