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Risques psychosociaux : c'est maintenant qu'il faut faire de la prévention, pas en sortie de crise

Avec 24 % de salariés touchés par une dépression nécessitant un traitement, la santé mentale des travailleurs français n’était déjà pas au beau fixe il y a trois mois. Elle n’a pas cessé de se détériorer depuis : ils sont 36 % aujourd’hui, d’après le dernier baromètre du cabinet spécialiste en prévention des risques psychosociaux et en qualité de vie au travail Empreinte humaine, présenté le 23 mars 2021 et réalisé avec Opinionway du 1er au 10 mars sur un panel représentatif d’environ 2000 salariés français.

Pourtant, 70 % des salariés interrogés disent arriver à se détacher psychologiquement du travail lorsque la journée se termine. La même proportion indique réussir à vivre des émotions positives, bien qu’il y ait moins de choses à faire, et moins de gens à voir. Plus de la moitié d’entre eux rapporte parvenir à faire l’expérience d’activités stimulantes. Conclusion : “le sujet n’est pas de savoir si les gens arrivent à récupérer hors temps de travail. On voit que c’est ce qu’il se passe pendant le temps de travail qui s’est dégradé”, analyse Christophe Nguyen, psychologue du travail.

Détresse psychologique

“Le fil rouge, c’est la question de la détresse psychologique”, résume le spécialiste. Elle varie un peu en fonction du niveau des mesures sanitaires (confinement / déconfinement), mais reste élevée (45%). Surtout, elle est de plus en plus visible : près de deux tiers des répondants disent l’observer autour d’eux. 40 % ont d’ailleurs constaté que des collègues avaient décroché – ils ne se connectent plus aux réunions “zoom”, et ne se manifestent plus dans leurs équipes.

Ces chiffres s’expliquent logiquement. La moitié des salariés dit travailler constamment “en mode crise”, et ils sont 40 % à trouver que leur travail est devenu plus monotone. D’autant que parce qu’elles se sont dégradées, les relations de travail ne permettent plus vraiment d’équilibrer la balance. Une hausse des tensions entre collègues est ressentie par un tiers des salariés. Un quart relève aussi une accentuation du harcèlement, qui se matérialise surtout par la pression et les deadlines imposées. Résultat, 20 % des répondants pensent à changer d’entreprise à cause du traitement subi. “Il y a fort à parier qu’il y aura du turn over en sortie de crise”, prédit d’ailleurs Christophe Nguyen.

L’inquiétant, c’est que cette détresse est “l’antichambre de troubles plus sévères” : lorsqu’elle s’inscrit dans la durée, des troubles anxieux ou la dépression apparaissent. Et ces trois derniers mois, force est de constater que ces troubles se sont largement développés. Le taux de dépression a bondi de 12 % à 36 %. Le nombre de dépressions sévères a doublé en un an, ajoute Christophe Nguyen.

Les répercussions au travail pourraient être désastreuses. 50 % des salariés indiquent ainsi avoir peur de l’état psychologique de leurs collègues à la sortie de la crise. Ils sont conscients des difficultés rencontrées, et redoutent que des drames humains se produisent : un répondant sur trois craint que des suicides se produisent dans son entreprise. “Un chiffre très fort, mais c’est une réalité que l’on entend dans nos interventions”, confie Christophe Nguyen. Un salarié sur 10 reconnaît aussi avoir peur qu’un collègue agresse physiquement d’autres personnes.

“Déficit de culture”

En France, “on a abordé la santé en mentale par le risque juridique, pénal”, rappelle Christophe Nguyen. Mais pour le psychologue du travail, “on n’a vu que la partie émergée de l’iceberg, les drames humains. En oubliant ce qui était moins visible mais concerne davantage de gens : le sens du travail, le soutien, etc.”“La crise agit comme un révélateur sur les attentes des salariés”, observe-t-il ainsi. Les chiffres semblent lui donner raison : 65 % n’accepteront plus de travailler dans des environnements de travail négatifs pour leur santé psychologique. Il y a 6 mois, ils étaient 50 % à le penser. Près des trois quarts disent attendre davantage de leur entreprise en matière de prévention. Un signal fort, qui doit faire réfléchir : “c’est maintenant qu’il faut faire de la prévention en matière de santé psychologique, pas en sortie de crise”, insiste Christophe Nguyen.

Certaines entreprises “s’en sortent mieux que d’autres” pendant cette crise, néanmoins. “Avec de bonnes pratiques, la détresse est moins élevée”. Problème : il y a un “déficit de culture sur ce que sont les RPS, le rôle des entreprises et les actions à mener”, regrette Christophe Nguyen. Les entreprises qui se sont contentées d’initiatives cosmétiques au titre de la QVT “se sont trompées” et sont, finalement, “allées sur des choses périphériques”.

Faire du cas par cas

Autre élément à prendre en compte : les risques psychosociaux dépendent aussi beaucoup des conditions de vie personnelle – âge, situation familiale, superficie du logement, charge mentale, etc. – et professionnelle des salariés. Pourtant, le protocole sanitaire ne fait pas de distinction : la règle, pour ceux dont l’activité le permet, c’est le télétravail quatre jours sur cinq.

Christophe Nguyen est d’avis qu’il faudrait réfléchir “un peu plus au cas par cas”. Certains sujets de sécurité sanitaire peuvent s’opposer à la santé psychologique des travailleurs, selon lui. La solution ? “Mettre dans la boucle managers, médecins du travail et préventeurs” pour “décliner les protocoles sanitaires”. Il faudrait prioriser en fonction de la jauge possible dans les entreprises, et prendre véritablement en compte la question de la santé mentale des salariés.

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