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Sarah Cohen : “Nous avons besoin d’une adhésion populaire pour mettre en place une sécurité sociale alimentaire “

crise alimentaire france LAURENT PERPIGNA IBAN HANS LUCAS HANS LUCAS VIA AFP

Publié le 22 février 2022

ENVIRONNEMENT

À l’occasion de l’élection présidentielle, Novethic se penche sur ses débats oubliés, ceux qui n’occupent pas le terrain médiatique mais qui sont pourtant vitaux. Zoom aujourd’hui sur la précarité alimentaire et l’idée d’une sécurité sociale de l’alimentation, portée par Sarah Cohen*, ingénieure agronome à l’INRAE et coprésidente de l’association ISF-Agrista. Une solution qui pourrait à la fois répondre à l’urgence climatique, sociale et économique des citoyens et agriculteurs en France. 

Vous prônez le développement d’une sécurité sociale de l’alimentation, pourquoi ?

Aujourd’hui il y a des enjeux très forts autour du système alimentaire, de la production à la consommation en passant par la transformation et la distribution. Ce système alimentaire a d’abord des impacts très forts sur l’environnement. L’agriculture dominante est très polluante que ce soit pour l’air, la terre ou l’eau. Elle contribue à l’extinction de masse de la biodiversité et au changement climatique en émettant 21 % aux émissions de gaz à effet de serre pour la France. Parallèlement, il y a un constat social dramatique. La situation des paysans est marquée par un mal-être. C’est une des professions où il y a le plus de suicides en France, les agriculteurs sont isolés, stressés et très endettés. Ils sont pris en étau entre l’amont avec tous les intrants nécessaires à la production, l’aval qui les pressurisent avec des prix très bas notamment liés aux effets des accords de libre-échange.

Cette agriculture est liée à un système agro-industriel qui vise avant tout le profit au détriment de produits alimentaires de qualité. Il y a un enjeu sur la santé public extrêmement fort avec un nombre de décès important lié directement à une mauvaise alimentation. Face à ces constats, on observe un désengagement de l’É֤tat vis-à-vis des politiques agricole et alimentaire qui reportent toute la responsabilité des transitions de systèmes alimentaires nécessaires sur les consommateurs, avec le fameux consom’acteur. Or aujourd’hui, tout le monde n’a pas le choix de son alimentation. 7 millions de personnes ont recours à l’aide alimentaire, 26 millions déclarent ne pas avoir les moyens de manger ce qu’ils veulent, 22 % des foyers avec enfants sont en situation d’insuffisance alimentaire.

En quoi une sécurité sociale de l’alimentation pourrait régler ce triple constat ?

Nous avons besoin d’une politique agricole macro-économique qui remet dans les mains des mangeurs et des mangeuses le choix de leur alimentation. Pas seulement ce qu’ils ont envie d’avoir aux supermarchés mais la manière dont les aliments vont être produits, transformés et distribués. C’est sur cette base que le projet de la sécurité sociale de l’alimentation s’est construite au sein du collectif Pour une SSA. L’idée c’est de mettre en oeuvre une démocratie dans l’alimentation en intégrant dans le régime général de sécurité sociale une cinquième branche qui sera une branche alimentaire. Elle serait financée par de la cotisation sociale sur la valeur produite par le travail. Chaque habitant en France recevra 150 euros pour acheter de l’alimentation. Ce qui permet d’éviter l’effet variable d’ajustement qu’est le budget alimentaire aujourd’hui.

L’alimentation achetée avec ces 150 euros sera restreinte à des produits conventionnés. Pour que des produits ou des professionnels soient conventionnés, ils devront répondre à un certain nombre de critères qui seront décidés par les citoyens et les citoyennes qui composeront des caisses primaires locales, en connaissance de cause des enjeux agricoles, alimentaires et environnementaux. L’échelle de ces caisses est encore en discussion au sein du collectif. On a ainsi les trois piliers de la sécurité sociale de santé entre 1946 et 1959 : la cotisation, le conventionnement et l’universalité.

Quels sont les freins à la mise en place d’un tel projet sachant que la sécurité sociale de la santé a été instaurée après la deuxième guerre mondiale en 1946 ?

Nous ne sommes pas en période d’après-guerre mais nous vivons un gros bouleversement qui a été le Covid et qui a mis en lumière la précarité alimentaire en France. On s’est rendu compte que beaucoup de gens ne pouvaient pas manger. C’est aussi une crise sanitaire, qui est liée au désordre écologique lié à l’activité humaine. Le Covid a exacerbé cette prise de conscience qu’on a besoin de changement d’ampleur pour répondre aux enjeux écologiques et sociaux.

Plusieurs initiatives locales, se revendiquant d’une démocratie alimentaire, ont vu le jour ces dernières années. Cela reste pour l’instant des projets locaux mais nous avons besoin d’un soutien populaire. Nous avons besoin d’une adhésion populaire pour mettre en place la sécurité sociale alimentaire car c’est un dispositif macro-économique national qui nécessite une loi. Nous avons besoin d’une pression citoyenne forte pour inciter les politiques à s’emparer du projet. 

*Sarah Cohen est co-présidente de l’association Ingénieur.e.s sans frontières (ISF) – Agrista qui est membre du collectif Pour une Sécurité sociale de l’alimentation (SSA)

Propos recueillis par Marina Fabre Soundron @fabre_marina

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