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Sortir de l’âge du “faire faire”

Sortir de lage

L’âdf : Vous montrez que le sens du mot « liberté » change selon les époques. D’ailleurs, la « liberté » en 2022 n’est pas la même qu’en 1990, dites-vous.
Aurélien Berlan : Notre conception actuelle de la liberté remonte au libéralisme. Il s’agit du principe d’inviolabilité de la sphère privée. Cette conception s’est construite en opposition à la liberté telle qu’on l’entendait par exemple en Grèce antique : celle de participer aux affaires publiques. Ainsi, des visions différentes de la liberté coexistent, mais chaque époque a sa conception dominante, qui elle-même évolue. Par exemple, durant la Guerre froide, la liberté en occident supposait nécessairement l’inviolabilité de la sphère privée. En 2013 commencent les révélations de l’ex-agent de la NSA, Edward Snowden. On découvre alors que les administrations états-uniennes espionnent les conversations téléphoniques et internet des particuliers de façon quasi-systématique.
Malgré la médiatisation des révélations, il n’y a pas eu de levée de bouclier, comme si ce principe d’inviolabilité de la sphère privée n’importait plus. Aujourd’hui, on vit en sachant que nous sommes surveillés, mais il semble que l’on s’y soit fait.

Si nous ne défendons plus l’inviolabilité de la vie privée, que revendiquons-nous au nom de la « liberté » ?
A. B. : Prenons un exemple concret, celui des vélos en libre accès. Quand on les utilise, on accepte que nos déplacements soient tracés. En contrepartie de cette intrusion, on trouve le service « pratique » : pas besoin de stocker, d’entretenir un vélo, etc. Derrière cet aspect « pratique », il y a l’envie d’être « délivré » de tâches que l’on trouve fastidieuses. Ce n’est pas un fantasme nouveau, mais aujourd’hui, selon moi, c’est ce fantasme de délivrance qui est devenu dominant quand la liberté est convoquée.

Se délivrer des tâches que l’on ne veut pas faire… Où est le problème ?
A. B. : Être délivré permet de « faire ce que je veux ». Cette formule implique que je ne fais pas ce que je ne veux pas faire. Or, qui a envie de faire le ménage, pour ne citer que cet exemple ? La liberté comme délivrance, en réalité, c’est « faire faire ce que je ne veux pas faire moi-même ». C’est la définition même de la domination sociale, c’est la liberté des riches.

Ne peut-on pas se décharger des tâches pénibles non pas sur des humains, mais sur les machines ?
A. B. : Ce raisonnement a été la bonne conscience d’une partie de la gauche pour voir dans le progrès technique la clé de « l’émancipation » pour tous. Or, ce raisonnement ne tient pas. D’abord, pour des questions environnementales : il n’y a pas d’innovation technologique sans exploitation croissante de la nature. Par ailleurs, on oublie facilement que derrière la machine, il y a des humains : quand vous achetez un aspirateur « autonome », vous n’achetez pas directement le travail d’une femme de ménage, mais vous achetez tout le travail nécessaire à la fabrication de cet aspirateur. Cela déplace simplement la question de la domination, sans la résoudre.

À cette liberté comprise comme « fantasme de délivrance », vous opposez une vision de la liberté comme « quête d’autonomie ». Vous l’avez inventée ?
A. B. : Pas du tout. Le fantasme de délivrance a toujours coexisté avec d’autres conceptions de la liberté, en particulier celle de l’autonomie, davantage portée par les classes populaires. Quand on regarde les modes de vie et les luttes de celles-ci, on s’aperçoit qu’il s’agit souvent pour elles de défendre les ressources et l’accès à la terre, qui leur permettent d’être autonomes. C’est-à-dire de prendre en charge elles-mêmes la réalisation des tâches nécessaires au quotidien, sans être dominées, via le rapport salarial par exemple. Cette volonté d’autonomie traverse les siècles. On la retrouve bien sûr encore aujourd’hui dans de nombreuses luttes « contre l’accaparement des terres », au Sud comme au Nord.

Reprendre son autonomie face au salariat, à la société de consommation… Ne rejoignez-vous pas la vision prônée par Pierre Rabhi et les Colibris ?
A. B. : Il faut comprendre que cet idéal d’autonomie se fonde avant tout sur le refus de tout rapport de domination. Or, il serait illusoire de croire que nous allons assécher le réservoir du bulldozer du techno-capitalisme simplement en changeant nos modes de vie. Si nous ne luttons pas, au contraire, c’est ce bulldozer qui écrasera toujours un peu plus la possibilité de regagner de l’autonomie. C’est à mon sens ce qui nous distingue fondamentalement de la pensée de Rabhi.

Vouloir être autonome, n’est-ce pas un fantasme purement individualiste ?
A. B. : Bonne question, car elle me permet d’apporter cette précision importante : c’est la « liberté comme délivrance », non l’autonomie, qui porte ce fantasme d’être délivré des autres. Si l’on rêve tellement d’être délivré des tâches de subsistance, c’est parce qu’elles nous obligent à nous organiser avec les autres. Mais c’est compliqué et potentiellement conflictuel – et rien ne pèse plus sur le moral que les conflits. Pour les éviter, on préfère déléguer ces tâches.
Prôner l’autonomie, c’est au contraire ne plus déléguer nos vies et gérer collectivement nos affaires courantes. Cela implique plus de relations sociales d’égal à égal, donc potentiellement plus le conflit, mais le conflit fait partie de la vie ! Il faut mettre en place des règles pour l’organiser au lieu de nier son existence. Par ailleurs, on ne construit pas une maison tout seul : ce que je veux dire, c’est qu’on a besoin des autres pour assurer sa subsistance. L’autonomie implique aussi de reconstruire des liens d’interdépendance, basés cette fois sur la réciprocité.

On relocalise la politique et l’économie « à échelle humaine », on revalorise les rapports interpersonnels basés sur la libre réciprocité… Pourquoi pas, mais si j’ai besoin d’une chambre à air, comment je m’y prends dans une société « autonome » ?
A. B. : De la quête d’autonomie découle le principe de la subsidiarité, appliqué de manière radicale : commençons par faire nous-mêmes ce que nous pouvons faire. Voyons ensuite quels sont les besoins qu’il nous reste à combler, et tâchons de trouver des organisations, à des échelles les plus petites possibles, pour les réaliser. Pourquoi cette radicalité ? D’une part, parce que l’organisation implique des effets de pouvoir. On peut les encadrer par des procédures (fédéralisme proudhonien, etc.), mais autant les éviter. D’autre part, quand on produit soi-même ce qui satisfait nos besoins, on les auto-limite… Tout simplement parce qu’une journée ne fait que 24 heures ! Ce bornage de nos besoins, c’est une solution clé pour que cette liberté comme autonomie corresponde aux nécessités de la planète, et puisse donc être un idéal universel.

Propos recueillis par Fabien Ginisty

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