La COBEL Academy propose des Webinaires & Master Class

Stéphane Audrand : “Avec le gaz, l'Europe s'est enfermée dans une dépendance à la Russie”

Stephane AUDRAND

Publié le 15 février 2022

La relation d’interdépendance entre la Russie et l’Union européenne, basée sur la fourniture de gaz en échange de devises, est menacée par le conflit entre Moscou et l’Ukraine. Pour Stéphane Audrand, consultant indépendant spécialisé en maîtrise des risques des secteurs sensibles, l’accroissement de la demande mondiale en gaz en raison de la transition énergétique rend l’Europe de plus en plus dépendante de la Russie. Ce conflit pourrait bien être l’une des premières crises des matières premières du XXIè siècle liées au changement climatique.

Comment analysez-vous la position européenne dans le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine ?

Nous sommes en train de passer d’une ère d’interdépendance entre l’Europe et la Russie, à une ère de dépendance. Et cela change tout ! Tout cela date des années 70 et la mise en place de l’Ostpolitik de l’Allemagne. L’Allemagne estimait qu’en nouant des relations économiques avec les soviétiques, elle installerait durablement la paix. Depuis, Moscou et l’Europe ont toujours considéré qu’ils se trouvaient dans une relation d’interdépendance, la Russie fournissant du gaz et l’Europe des flux financiers.

Quand l’Allemagne a fait le choix politique d’arrêter le recours à l’énergie nucléaire, elle s’est tournée vers le renouvelable, mais aussi vers le charbon avec pour objectif de convertir ses installations vers le gaz. D’autant qu’avec la construction du gazoduc Nord Stream 2, qui relie en direct la Russie à l’Allemagne, elle voulait devenir le hub européen pour le gaz. Et elle s’est enfermée dans ce schéma.

Pourquoi cela en fonctionne-t-il plus ?

Ce que l’Allemagne n’a pas anticipé, c’est que l’évolution mondiale de la demande de gaz rebattrait les cartes. Le gaz est en effet de plus en plus perçu comme une énergie de transition, les besoins ne cessent donc de croître. Dans ce contexte, la Russie a augmenté ses exportations, mais vers la Chine. Et cela modifie la relation d’interdépendance avec l’Europe car les européens ont toujours un besoin impérieux de gaz, mais la Russie dispose désormais d’un débouché alternatif.

L’Europe s’est donc structurellement construit une dépendance à la Russie. Pour l’Allemagne, il est donc exclu que l’on restreigne les investissements dans ce secteur sur lequel repose toute sa stratégie. L’inclusion du gaz dans la taxonomie européenne est la conséquence de tout cela. Le problème, c’est qu’il n’y a pas d’alternative au gaz russe pour l’Europe. La Norvège et le Royaume-Uni ont atteint leur pic gazier, et même si les Américains nous vendaient tout leur surplus de gaz naturel liquéfié, cela ne suffirait pas à compenser l’approvisionnement russe, qui représente 40 % des importations européennes.

Comment la situation peut-elle évoluer pour l’Europe ?

Les infrastructures de transport de gaz sont fixes et servent longtemps. Pour l’Europe, elle estime qu’elle a investit dans le gazoduc Nord Stream 2 et donc ne changera pas sa position tant que celui-ci ne sera pas mis en service. Ce gazoduc direct entre la Russie et l’Allemagne a été mis en place pour éviter les anciennes infrastructures terrestres, qui passent par la Biélorussie et l’Ukraine qui, depuis leur indépendance du bloc de l’Est, perçoivent des redevances de passage. En 2006, lors de la première crise du gaz, la Russie avait fermé le robinet à l’Ukraine qui ne payait pas suffisamment selon elle. Cela avait eu pour effet de hâter la construction de Nord Stream 2. Dans le conflit actuel, pas grand monde n’ira donc se battre pour l’Ukraine…

Le passage à une économie décarbonée et à la sortie des hydrocarbures devient donc un véritable enjeu géopolitique ?

C’est vrai de toutes les questions liées à la transition énergétique et écologique. Les échanges d’énergie et de matières premières sont devenus très compliqués. Un système mondial d’échange des ressources existe depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, il fonctionnait très bien. Mais on arrive au bout de ce système et cela se voit avec les pénuries avec lesquelles la demande devient durablement supérieure à l’offre. C’est vrai pour le gaz, mais aussi pour le pétrole, les semi-conducteurs, le cuivre, les terres rares, etc.

Nous sommes entrés dans l’ère des pénuries. Il s’agira donc peut-être d’une des grandes crises du XXIème siècle, et un avant-goût des grandes crises à venir, qui seront liées au réchauffement climatique et à notre surconsommation des énergies fossiles.

Propos recueillis par Arnaud Dumas, @ADumas5

Pour en savoir plus ou lire la suite : Source | Lien vers l'article

Les dernières publications :