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Tribu des travailleurs hybrides : un regard anthropologique sur nos bureaux


Après 15 mois de travail distant imposé, toutes les questions restent entières : le travail hybride s’imposera-t-il comme le nouveau modèle universel ? Quelles facettes revêtira-t-il demain ? Les employeurs sauront-ils prendre la mesure du bouleversement qu’il a instauré ?

Voilà 15 mois que je recherche ardemment sur les conséquences de cette pandémie que personne n’avait vu venir. Cette expérience de masse, hors-norme et absolument inédite, a constitué un formidable laboratoire pour les tendances de fond qui se profilaient depuis de nombreuses années. Au cours de ces 15 mois, j’ai énormément lu, écouté, sondé, confronté mes intuitions et mes convictions avec celles d’autres disciplines. J’ai notamment collaboré avec un anthropologue, qui m’a éclairée d’un jour nouveau sur ces « consommateurs de bureaux » que je scrutais depuis 10 ans déjà.

Cette expérimentation du home-office à grande échelle a montré que le travail à distance pouvait fonctionner, et qu’une grande partie de métiers étaient télétravaillables. Le « droit au télétravail » sera probablement le plus beau des héritages de ce travail reclus à marche forcée. 2 travailleurs de bureau sur 3 souhaitent aujourd’hui le voir perdurer post-pandémie et l’inscrire dans leur routine hebdomadaire. 2 jours à la maison, 3 jours au bureau semble être le nouveau graal[i].
Cet épisode de travail confiné a également révélé des risques insoupçonnés, pointant du doigt toute la valeur ajoutée du bureau, lieu physique et partagé…

Un lieu d’appartenance d’abord

Un lieu fédérant les troupes et incarnant la direction commune – pour ne pas succomber aux sirènes de la civilisation du cocon. Une société rassurante bien sûr, mais sclérosante aussi, qui incite chacun à se protéger, du virus mais aussi de l’autre, et à se replier sur son chez soi et les siens. Le bureau est par excellence le lieu de la tribu. Le réceptacle, accueillant et convivial, permettant de partager des codes, des rituels, des pratiques communes. Car, oui, les potentialités du digital sont immenses, mais, non, tout ne peut pas être désincarné. La culture d’entreprise ne peut se résumer à des valeurs « qui claquent » sur papier glacé. La culture s’entretient et se façonne au quotidien, au gré des co-workers qui habitent le bureau et inventent chaque jour de nouvelles façons de partager.

Un lieu de frottement et d’émulation

Un lieu qui nous nourrit, par opposition à ce « jour sans fin » essorant, que l’on a tous connu pendant nos mois de travail confiné. Un lieu où je me confronte à l’altérité, à des idées qui viennent bousculer ma façon de voir le monde. Un lieu où je suis stimulé, nourri de perspectives nouvelles. Un lieu de rencontres impromptues et informelles, qui laissent place au hasard et à la sérendipité. 71% des salariés français ont regretté ces interactions entre collègues. C’est la facette de la vie de bureau qui leur a le plus manqué.

Le lieu de la diplomatie du quotidien

Un lieu permettant de créer du liant, pour faire avancer mes « dossiers ». Cet espace partagé qui me permet de comprendre mes partenaires de travail, de les côtoyer pour mieux percevoir leurs façons de faire, leurs prismes et leurs postures. Une immersion nécessaire, indispensable même, propice à un climat d’estime et de respect mutuel.

Un lieu d’on-boarding et d’apprentissage

La crise a montré à quel point il avait été difficile pour les jeunes recrues de s’intégrer à distance ; elle a également donné le sentiment à beaucoup de stagner. De nombreux travailleurs ont pu prendre de la hauteur pour questionner le sens de leur métier. Il en a découlé un formidable mouvement de remise en question, à la fois professionnelle et personnelle, mais également un appétit sans borne pour le développement personnel. Notre dernière étude révèle que 45% des salariés attendent de leur employeur de nouvelles opportunités d’apprentissage. Or le travail confiné à montré que la formation ne pouvait se satisfaire de plateformes virtuelles : l’apprentissage réside énormément sur le compagnonnage informel.

Enfin, un lieu-outil, de structuration du quotidien

Dans un contexte qui a fait voler en éclats l’unité de temps, de lieu et d’action du travail, le bureau lieu physique est réapparu comme une frontière salvatrice avec la sphère personnelle. Se préparer le matin, prendre les transports pour se rendre au bureau, passer à la cafet’ pour partager un café ; ranger son poste de travail le soir, saluer ses collègues et s’en retourner chez soi. Des rituels anodins mais ô combien précieux pour marquer la rupture, borner sa journée de travail, ne pas se laisser envahir. 44% des salariés pointent aujourd’hui du doigt une trop grande charge mentale liée à leurs responsabilités professionnelles. Parmi les jeunes parents, ils sont 2 sur 3 à tirer la sonnette d’alarme. Le passage d’une sphère à l’autre, sans espace ni moment-tampon pour décompresser se révèle destructeur et met en lumière l’impérieux besoin de réinstaurer de la structure dans la journée de travail.

Vous l’aurez compris, le bureau, espace physique si décrié, a plus que jamais un rôle fondamental à jouer. Mais le bureau d’hier n’emportera plus l’adhésion des travailleurs. C’est ce que j’appelle le paradoxe du home-office de longue durée. Nos recherches révèlent que les salariés sont de plus en plus lassés du home-office imposé et aspirent à un travail hybride choisi et maitrisé. La vie de bureau leur manque cruellement. Mais ils sont également beaucoup plus critiques et exigeants vis-à-vis de leurs lieux de travail. 48% se disent satisfaits de leur bureau aujourd’hui, ils étaient 60% il y a un an. Aux employeurs de se saisir de cet appel afin de repenser de fond en comble l’expérience qu’ils offriront demain à leurs salariés. A eux de s’efforcer de ne pas leur proposer un simple bureau-repoussoir, pensé au plus juste, pour réduire les coûts… Dans un contexte où 1 travailleur sur 2 se sent aujourd’hui désenchanté au travail, il est de leur responsabilité de s’emparer de leurs bureaux pour redonner à leurs collaborateurs « l’envie d’avoir envie ».

[i] Baromètre JLL des Préférences salariés, conduit auprès de 3300 travailleurs de bureaux dans 10 pays, juin 2021


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