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Uber : rouleau compresseur du lobbying anti-régulation, dénoncé par son ex-lobbyiste

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Uber istock

Publié le 12 juillet 2022

GOUVERNANCE D’ENTREPRISE

Les “Uber Files” : 124 000 documents explosifs qui révèlent les pratiques les plus sombres de lobbying de la firme, ont été confiés au Guardian par celui qui était en charge du lobbying d’Uber pour l’Europe, Mark MacGann. Cet irlandais de 52 ans est le premier lobbyiste de ce niveau qui décide de lancer l’alerte. Il met ainsi à jour les méthodes du géant de la tech obsédé par la dérégulation et l’optimisation fiscale, le tout au mépris des droits sociaux de ceux qui travaillent pour lui. Ces révélations annoncent-elles un changement d’époque ? 

Uber, société de VTC fondée en 2009 est devenue le symbole de l’économie de plateforme, celle qui fait travailler sans droits sociaux des “auto-entrepreneurs” à son bénéfice en mettant transports et nourriture à la portée des utilisateurs en quelques clics. Cotée en bourse depuis 2019, elle a accumulé les controverses puis les procès devant des tribunaux de différents pays qui ont progressivement redonné à ceux qui travaillent pour Uber le statut de salariés.

Mais avec les Uberfiles, révélations faites au Guardian par Mark MacGann, ex-lobbyiste d’Uber pour l’Europe de l’Ouest, l’Afrique et le Moyen Orient (une seule et même zone vue des États Unis), la compagnie est désormais dénoncée pour l’influence délétère qu’elle a exercé sur les gouvernements et les législateurs de différents pays, plus particulièrement pendant la période qui va de 2013 à 2017. Les dossiers d’Uber décrivent, selon le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), une “société qui passe en force pour s’implanter à l’étranger, ignore les règlementations en vigueur, travaille avec une banque russe sous sanctions, offre des cadeaux à des hommes politiques, instrumentalise ses chauffeurs, lorsqu’elle n’en fait pas des boucs émissaires”. 

En France c’est le rôle et l’appui d’Emmanuel Macron alors ministre de l’économie et des finances qui a été mis en avant mais comme le rappelle Mark Mac Gann dans Le Monde, membre de l’ICIJ, le lobbying d’Uber allait bien au-delà  : “Uber était à ce moment-là l’entreprise la plus courue du monde de la tech, et même au-delà. Les investisseurs comme les politiques se précipitaient de la même manière pour rencontrer Uber et écouter ce que nous proposions”. Pour l’ancien lobbyiste, cette situation était, professionnellement, “grisante”. 

La stratégie de la “pyramide de merde”

Et Uber ose tout. Sur la fiscalité par exemple, alors que l’Europe tente de mieux réguler les géants de la tech en 2015, Uber fait diversion en proposant que l’impôt soit collecté via les chauffeurs. Cet “os à ronger” donné aux autorités fiscales fonctionne si bien que l’Estonie ira même jusqu’à lancer une plateforme numérique de déclaration d’impôts par les chauffeurs en partenariat avec le gouvernement. Les deux pays autour duquel s’organise la fiscalité du groupe sont les Pays Bas où est installé le siège financier mondial d’Uber, pays à l’attractivité fiscale forte pour les multinationales et les Bermudes où il héberge ses brevets technologiques.

Le consortium des journalistes d’investigation publie “les éléments de langage” utilisés par les dirigeants d’Uber plutôt violents. Mark Mac Gann répond par exemple à une demande de conseil pour l’implantation d’Uber en Pologne, “En gros, Uber se lance, puis il y a une ‘tempête de merde’ réglementaire et juridique”. La stratégie de “pyramide de merde” de l’entreprise est même formalisée dans un memo, car pour Travis Kalanick, le fondateur d’Uber : “C’est la violence qui garantit le succès”. C’est pourquoi les dirigeants sont prêts à tout pour “contraindre les gouvernements à changer les règles, à légaliser Uber et à permettre au service de croître”. Pour Mark MacGann cela va même jusqu’à “mettre en grève les chauffeurs pour qu’ils manifestent dans les rues, qu’ils bloquent Barcelone, Berlin ou Paris”, le tout au nom de la liberté d’entreprendre et de la mise en concurrence. 

Détricoter le droit du travail

Les Uberfiles démythifient l’uberisation ! Championne de l’économie digitale vendue comme un service à bas coût pour le consommateur permettant aux chauffeurs de travailler en toute liberté, elle est en réalité un système d’exploitation à très grande échelle des chauffeurs et des failles de systèmes fiscaux. “Notre mensonge a été vendu à tout le monde” affirme Mark Mac Cann. Grâce à lui on comprend comment les entreprises construisent des vérités alternatives économiques.

Elles se livrent à un intense lobbying auprès de ceux qui font la loi et l’opinion et que la combinaison du digital et du libéralisme fascinent. Elles vont même jusqu’à financer des économistes qui peuvent les aider à mieux diffuser leurs visions. La saga d’Uber a inspiré une fiction “Super Pumped” diffusée sur Canal Plus mais les Uberfiles montrent que la réalité dépasse de loin la fiction et que ce type d’organisation sert surtout à détricoter le droit du travail au bénéfice d’une poignée de dirigeants et au détriment d’une foule de chauffeurs dans tous les pays où l’uberisation s’est implantée.                              

Anne-Catherine Husson Traore, directrice générale de Novethic, @AC_HT

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