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Un modèle nigérian de capitalisme participatif

Chroniques d’experts

Stratégie

Le 18/08/2021

capitalisme participatif

© Getty Images


Temps de lecture : 8 minutes

En Afrique, les Igbo pratiquent depuis des siècles ce que l’on appelle aujourd’hui le capitalisme participatif. Les entreprises commerciales prospères aident les autres à se développer et leur donnent progressivement des capitaux et des clients. Le système igbo est considéré comme le plus grand incubateur de jeunes pousses du monde, qui crée et met sur pied, chaque année, des milliers de projets.

Depuis des siècles, le sud-est du Nigeria met en pratique ce que l’on appelle aujourd’hui le capitalisme participatif, ou capitalisme des parties prenantes (« stakeholder capitalism »). Selon ce modèle, les entreprises doivent défendre non seulement les intérêts des actionnaires mais aussi ceux de la collectivité, de la main d’œuvre, des consommateurs et de l’environnement. Les Igbo, qui constituent le plus grand groupe ethnique de la région, sont connus pour leur système d’apprentissage, une structure d’entrepreunariat communautaire dans laquelle les entreprises commerciales qui réussissent aident les autres à se développer et, au fil du temps, leur fournissent des capitaux et leur cèdent des clients. Résultat : peu d’entreprises acquièrent une position de forte dominance puisqu’elles cèdent constamment des parts de marché. Ce faisant, elles accomplissent un autre objectif : une communauté relativement égalitaire dans laquelle chaque membre, si peu puissant soit-il, se voit offrir des opportunités.

A l’heure où le reste du monde se demande comment parvenir à un capitalisme participatif  ­– pour mettre en place des systèmes économiques plus inclusifs, plus justes et plus équitables, qui bénéficient à tous, et non à une minorité – il est intéressant d’examiner le principe de base et l’esprit du système d’apprentissage igbo. Ce système montre qu’il est possible d’accroître la responsabilité des dirigeants, la compétitivité et la rentabilité par le jeu des marchés tout en établissant une prospérité commune. La collectivité connaît alors une croissance qui profite à tous à mesure que les travailleurs et les clients, dotés de pouvoirs supplémentaires, aident les entreprises à obtenir des résultats pérennes sur le plan fiduciaire. En d’autres termes, créer de la valeur pour toutes les parties prenantes – les investisseurs, les travailleurs, les clients, la collectivités et l’environnement – n’est pas un jeu à somme nulle ; lorsqu’elles sont dotées d’un pouvoir supplémentaire, les parties prenantes dynamisent les futurs marchés.

Le plus grand incubateur du monde

Le système igbo est considéré par certains comme le plus grand incubateur de jeunes pousses du monde, qui crée et met sur pied chaque année des milliers de projets. Innocent Chukwuma, le fondateur d’Innoson Motors, premier constructeur automobile africain par son chiffre d’affaires, est passé par ce système. C’est également le cas d’Ifeanyi Ubah, propriétaire de l’un des grands dépôts de carburant privés d’Afrique, Capital Oil & Gas, qui a la plus longue jetée pétrolière du Nigeria, un portique de chargement à 18 bras, des navires qui sillonnent les océans, un centre de stockage de plus de 200 millions de litres et des centaines de camions-citernes. Cosmas Maduka, qui préside Coscharis Group, un conglomérat présent dans le secteur manufacturier, l’automobile et la pétrochimie, a également suivi le même parcours. Contrairement à Ifeanyi Ubah et Innocent Chukwuma, qui ont fini l’école primaire mais ont abandonné leurs études dans le secondaire, Cosmas Maduka n’est même pas allé jusqu’à la dernière année de primaire. C’était chose courante il y a peu encore : l’éducation était dispensée non pas à l’école mais dans le cadre du système d’apprentissage. Un élève apprenait auprès d’un maître la mécanique des marchés et les secrets d’une activité commerciale.

Le système igbo est avant tout une philosophie commerciale axée sur la prospérité commune, selon laquelle les participants s’emploient, à la fois par la concurrence et la coopération, à atteindre un équilibre économique. Les avantages compétitifs acquis sur le marché sont constamment évalués et transmis avec précision, par la dilution et la cession de parts de marché, ce qui est source de résilience sociale et donne lieu à la formation de communautés viables. Et cela grâce au financement que les acteurs les plus importants du marché fournissent à leurs concurrents. Le succès se mesure à l’aide que l’on accorde à d’autres pour qu’ils réussissent, et non à la domination absolue d’un marché. Depuis des siècles, le peuple igbo préserve cette culture en rappelant à chacun un adage populaire « onye aghala nwanne ya », qui signifie : « personne ne devrait laisser son frère sur le bord du chemin »,  dans la communauté aussi bien que sur les marchés.

Eviter la pauvreté

Le système vise avant tout à éviter la pauvreté en donnant à chacun des opportunités. Les Igbo estiment que tout nouveau-né appartient à la communauté (ils appellent d’ailleurs leurs enfants « Nwaoha »,  qui veut dire « enfant de la communauté »). Les parents mettent au monde leurs enfants ; la communauté veille à leur succès et à leur épanouissement. S’il arrive quelque chose aux parents ou s’ils ne sont pas en mesure d’élever leur enfant, un autre membre de la communauté intervient. Généralement, dans le cadre du système d’apprentissage, un enfant va vivre dans une nouvelle famille et se met progressivement à travailler au service du maître. Après quelques années, il ou elle est « installé(e) » ; le maître cède de son plein gré des parts de marché en fournissant des clients, en finançant celui ou celle qui de toute évidence lui fera concurrence et en faisant le nécessaire pour que son ou sa protégé(e) ait une activité commerciale prospère, sans prendre toutefois de parts dans cette nouvelle activité.

Concrètement, cela signifie souvent qu’un homme, qui exerce une activité commerciale dans une ville, rentre dans son village, choisit trois enfants (généralement des garçons), qui ont peut-être perdu leur père ou dont la famille est trop pauvre pour leur payer une formation, et décide qu’ils auront des vies dotées de sens. Ces enfants sont à son service pendant un certain nombre d’années et quand cette période d’apprentissage s’achève, il invite les familles, des partenaires commerciaux et d’autres personnes à « l’installation » de ces jeunes garçons. S’il détenait 10 % des parts d’un marché donné, il n’en possède alors plus que 7 % après en avoir donné 3 % aux garçons. Pour lui, ce qui compte n’est pas que son activité se développe mais que les apprentis réussissent. Mais il ne s’arrête pas là. Il leur donne des opportunités commerciales, pour qu’ils puissent prospérer de façon indépendante. Dans certains cas, il se peut que le maître quitte complètement son secteur d’activité, afin de laisser aux nouveaux venus toutes les chances. Ifeanyi Ubah a, par exemple, bâti une entreprise de pièces détachées au Ghana et au Congo mais il est revenu dans sa ville natale de Nnewi (Nigeria), a fait venir des jeunes et les a formés à son activité. Il a fini par quitter son secteur. Innocent Chukwuma a fait de même avec ses précédents projets manufacturiers.

L’actionnaire n’est autre que la collectivité

Alors que le reste du monde se penche sur les inégalités et s’intéresse au capitalisme participatif, le système igbo a résolu depuis des siècles la question de l’égalité et a ainsi fait de ce peuple une communauté relativement stable au Nigeria. Si le taux d’alphabétisation moyen est de 62 % dans l’ensemble du pays, il dépasse les 90 % dans la plupart des Etats adeptes du modèle igbo. Ce système est en outre structuré de telle sorte que chacun bénéficie d’opportunités et d’appui. Il permet donc d’éviter l’extrême pauvreté et les fortes inégalités au sein de communautés. Les communautés en grande partie égalitaires ont de fait un meilleur niveau d’éducation et davantage de stabilité.

Considéré au travers d’un prisme capitaliste purement axé sur l’actionnaire, le système d’apprentissage igbo peut sembler peu performant, jusqu’à ce que l’on comprenne que, dans ce cas, l’actionnaire n’est autre que la collectivité dans son ensemble et que, grâce à ce modèle, la plupart des communautés Igbo sont parvenues à créer une prospérité commune. Au sortir de la guerre du Biafra, en 1970, les Igbo ont vu leurs biens en grande partie gelés et ils disposaient de peu de moyens pour se construire une nouvelle vie. Bon nombre de communautés igbo ont fondé des ligues communautaires pour bâtir des écoles et des dispensaires, et les aînés ont incité les hommes plus jeunes à partager avec leurs semblables les opportunités qui se présentaient. Au fil des décennies, cet état d’esprit a donné lieu à une prospérité économique durable.

Faire évoluer le système capitaliste actuel

Cela dit, de nombreux observateurs ont noté que le système d’apprentissage igbo pourrait être réformé de façon à mieux protéger les jeunes apprentis d’éventuels abus de la part des maîtres. Un registre des contrats, administré par des aînés de la communauté, et l’octroi aux municipalités du pouvoir de rendre justice en cas d’abus permettraient de garantir que les engagements pris sont respectés une fois que le ou la jeune apprenti(e) a accompli son service. Mais la plupart reconnaissent qu’officialiser la procédure au moyen de contrats écrits et faire intervenir les pouvoirs publics perturberait l’équilibre naturel du système, selon lequel les adultes sont fiers d’aider des jeunes à progresser.

Le modèle igbo peut offrir, au reste du monde, des enseignements utiles pour faire évoluer le système capitaliste contemporain. Il améliore la concurrence en introduisant de nouveaux acteurs dans un secteur donné, ce qui est dans l’intérêt des clients. Il invite à porter un nouveau regard sur la création de valeur, en dépassant les seules considérations financières pour également prendre en compte le maintien de communautés et de familles. Et surtout, il est source de richesses pour tout un chacun. Le système d’apprentissage igbo incarne concrètement la notion d’ubuntu, « la croyance en un lien universel de partage qui relie toute l’humanité ». Il n’est probablement pas conforme à certains critères économiques et commerciaux occidentaux mais pour les Igbo et d’autres Africains, c’est un système qui fonctionne et assure l’égalité et la coexistence pacifique de communautés, en veillant à ce que personne ne soit laissé pour compte. Ce sont là des principes du capitalisme participatif qui ont fait leurs preuves.

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