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Vallée du Buëch, printemps 2050, vigilance rouge

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Julie entrouvre son chèche et se hasarde à humer l’air. Il est irrespirable, chaud, sec. La luminosité est insupportable, l’indice UV à son maximum dans la nouvelle échelle déjà obsolète. Du haut de la butte du plateau de Mison, elle aperçoit au loin, un peu devant la ligne THT, un vaste nuage de poussière. Il suit le tracé d’une large piste bordant l’ancien lit du Buëch qui file au sud en direction de la Durance. Le pick-up électrique de la Compagnie longe les interminables champs de panneaux qui ont fini par remplacer les derniers pommiers et les quelques autres cultures, asséchés par les pénuries répétées d’eau. L’eau alimente désormais exclusivement la mégapole de la côte, qui va de Marseille à Nice. Des espèces xérophiles, c’est tout ce qu’il reste de la végétation d’avant qui persiste à vouloir habiter dans le Buëch. Ne vivent plus là que des agents techniques de surveillance et de maintenance de la Compagnie. Quelques agriculteurs éleveurs cueilleurs dont fait partie Julie subsistent encore dans les escarpements délaissés par les aménageurs, avec chèvres, moutons, plantes aromatiques et exotiques. Ils appellent les gens de la Compagnie les expat, un mot emprunté à l’ère post coloniale qui caractérise assez bien tout à la fois leur mode de vie et leur mépris du monde qui les entoure.

Le Pick-up s’arrête. Le chauffeur protégé dans sa combinaison climatisée fait décoller un drone d’inspection ; les drones de surveillance de routine sont pilotés depuis la salle de contrôle du siège de la Compagnie pour compléter les observation satellites ; une telle sortie devait se justifier par une panne sur l’installation ou une perte de production liée à une avarie non technique (on évitait de dire liée à des causes naturelles ;  le mot naturel avait pris une connotation subversive ; un peu comme les mots populaire et ouvrier à la fin du XXe siècle). Julie était trop loin pour en savoir plus sur ce qui n’allait pas.

Entre 2023 et 2050, la plupart des habitants du Buëch, complices, lassés ou indifférents avaient abandonné sans regret ce territoire devenu invivable ; ils conservaient dans leurs bagages quelques lambeaux de paysages détruits, des restes d’un bout d’eux-mêmes qu’ils ont cru ainsi sauver ; mais pour en faire quoi ? Pour s’encombrer de souvenirs le reste de leur vie ? A qui n’auront-ils pas honte de les montrer ? Une chose est sûre, ils ne pourront plus jamais revenir ; dans un paysage, dévasté, évacué en urgence, le retour serait plus terrible que le départ.

Bien sûr, il y avait eu quelques réticences, se souvient Julie, quelques oppositions assez vite abandonnées ; à un moment la lutte avait quand même été rude entre la Compagnie et le monde vivant (humain et non-humain) qui persistait à vouloir habiter le Buëch… À cette époque, l’Etat pratiquait la planification énergétique menée au nom de la Transition. Pour éviter de briser un consensus assez flou sur ce mot, on évitait de dire ce vers quoi menait cette Transition. Elle se souvient, un jour un politicien local avait lancé : il nous faut écrire le Récit de la Transition de notre Territoire ! Elle avait salué la prouesse de placer trois mots-valise emblématiques de l’époque dans la même phrase. Un pari peut-être.

Cette planification avait assez vite pris l’allure d’un programme de réquisition avec des procédures administratives accélérées, dérogeant – euphémisme pour ne pas dire bafouant – aux règlements de protection environnementale et de concertation citoyenne. Procédures déjà expérimentées en Grèce au moment de la grande braderie du pays lancée à la faveur de la crise de la dette, et mises en œuvre en France progressivement dès les années 2020 avec la loi ASAP (2). Dans le contexte de guerre européenne et la menace de pénuries de cette époque, difficile de faire entendre les réticences face au développement du photovoltaïque qui présentait tous les atours d’une solution vertueuse à nos problèmes de dépendance énergétique, de climat, etc, etc.

Difficile aussi de faire entendre la petite voix du monde vivant qui semblait nous dire : eh les humains, les gros super prédateurs de la terre, faites gaffe ! Vous avez déclenché la sixième extinction des espèces (autrement dit vous êtes en train de nous flinguer) et cela sans même parler encore du réchauffement climatique dont vous êtes aussi responsables. Alors petit rappel : puisque vous semblez ne vous intéresser qu’à votre pomme : vous dépendez complètement du reste du monde vivant, et si on crève vous crèverez avec nous, et pas les derniers ! Alors vos besoins en énergie c’est bien gentil mais essayez de réfléchir un peu et, surtout, arrêtez de défricher ces forêts parfois improductives comme vous dites mais qui font le maximum pour être en vie et annoncer par leur lent travail du sol et du sous-sol de plusieurs décennies de belles promesses pour notre avenir à tous. Cessez d’artificialiser ces sols ! Et je ne me répète pas sur le reste : pollution, pesticides etc.. Ah ! j’allais oublier un détail : Le monde vivant s’adresse ici d’abord aux responsables systémiques de ces désordres planétaires et invite le reste des humains à mettre ces responsables hors d’état de nuire. Tiens, se surprend Julie, la petite voix n’a pas parlé de Capitalisme, le système dont ils parlent est-il plus vaste que cela ? Elle se demanda ce que le monde vivant non humain ferait, ciseaux en main, de nos coupures épistémologiques.

Julie se souvient, quand on n’en était plus à quelques dizaines d’hectares de forêt défrichés par-ci par-là dans le Buëch et qu’a commencé la grande mise à sac ; la présence de panneaux photovoltaïques sur de grandes surfaces a créé les conditions microclimatiques d’une zone plus chaude et donc plus sèche, en boucle. Ce phénomène, l’effet albédo, ignoré des aménageurs, n’a pas manqué de se vérifier par la suite. Ce qui a donné tort à tous ceux qui… ah tiens ! mais ils sont partis !

Maintenant en 2050 ces polémiques sont oubliées et c’est devenu beaucoup plus clair puisque la preuve est faite que, vu la situation climatique, nous avions raison d’anticiper les énormes besoins énergétiques à venir. En jouant un tiercé qui s’est avéré gagnant : ensoleillement, foncier disponible et bon marché, acceptabilité sociale. Ce qui ne pouvait se faire sans casser quelques œufs. Les œufs, c’était le monde vivant du Buëch. C’était le monde vivant non-humain, ses travailleurs invisibles et non payés, sa biodiversité ordinaire et prolétaire, qui s’est battue aux côtés de quelques humains pour la reconnaissance de leur valeur et dénoncer la hideuse alliance entre la destruction des écosystèmes et la croissance de l’économie de substitution (3). Le mouvement des opposants avait été même jusqu’à organiser des chantiers symboliques de pose de panneaux photovoltaïques sur la montagne Sainte Victoire, emblème sacré et à haute valeur touristique de la mégapole côtière. Action réprimée avec la même sauvagerie que les manifestations contre les installations photovoltaïques du Buëch à l’occasion desquelles se récupéraient le matériel utile à l’action décrite.

Rien à glaner ici, conclut-elle. Julie reprit le chemin écrasé de soleil, fredonnant une baguala entre ses dents. Ses désirs, ses rêves, la nostalgie des terres du passé, sa douleur, sa colère, sa force et sa
détermination sans faille, tout était là.

(à suivre)

Etienne DECLE, 18 juillet 2022

1 – Randonnées pédestres dans les Préalpes du Buëch / Guy Baboulène, Pierre-Yves Bochaton, Bruno Christophe, Jean-François Dumanois,… et al., Edisud, 1986 – introduction
2 – Loi du 7 décembre 2020 d’accélération et de simplification de l’action publique
3 – Nous ne sommes pas seuls Politique des soulèvements terrestres, Léna Balaud et Antoine Chopot, Anthropocène, 2021 ; p 156

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